Grands basculements

La République des diplômes a oublié les trajectoires

Plus de diplômés, plus de déclassés, un salarié sur deux épuisé : la France a bâti une République des diplômes. Il lui reste celle des trajectoires.

Publié le 13 juillet 2026 · 8 min de lecture

La République des diplômes a oublié les trajectoires

La France n'a jamais produit autant de diplômés. Elle n'a jamais compté autant de jeunes déclassés ni de salariés épuisés. Ce paradoxe n'est pas une anomalie passagère : c'est le symptôme d'une promesse que nous avons cessé de tenir. Nous avons construit une République des diplômes. Il nous reste à bâtir une République des trajectoires.

Il a un diplôme, mais pas de place.

Elle a un emploi, mais ne pense plus pouvoir le tenir.

Entre eux, une République qui a beaucoup donné — l'accès aux études, la massification des titres, l'ouverture des portes — et qui, pourtant, ne sait plus toujours dire à ses enfants où mènent les chemins qu'elle leur a ouverts.

Ce n'est pas un procès. C'est un constat, et une responsabilité.

Nous avons cru que le diplôme était une promesse

Pendant deux générations, la France a fait un pari généreux : élever le niveau de formation de tous, et faire du diplôme l'ascenseur de la République des chances. Le pari a été tenu sur un point — l'accès. Il a été trahi sur un autre — la suite.

Le diplôme protège encore : l'absence de qualification reste, aujourd'hui comme hier, le premier facteur d'exclusion de l'emploi. Mais il n'oriente plus. Selon France Stratégie, en 2021, 36 % des bacheliers sortis depuis moins de cinq ans occupaient un emploi d'ouvrier ou peu qualifié — contre 11 % en 1983. La part des titulaires d'un bac+2 accédant, en début de carrière, à un emploi de cadre ou de profession intermédiaire est passée, d'après l'INSEE, d'environ trois quarts au début des années 1980 à moins de la moitié aujourd'hui.

Nous avons distribué des titres plus vite que le pays ne créait les emplois pour les honorer. Le diplôme est resté une protection. Il a cessé d'être une direction. Et une République qui promet une direction sans pouvoir la tenir n'entretient pas seulement du chômage : elle entretient de la désillusion.

Le déclassement n'est pas un accident, c'est un impensé

On parle volontiers des jeunes « surdiplômés » et des métiers « en tension » comme de deux problèmes distincts. Ils sont les deux faces d'un même impensé : nous avons pensé la formation comme un stock — des places, des niveaux, des diplômes à produire — et presque jamais comme un flux — une personne, un territoire, un emploi réel, reliés dans le temps.

Le déclassement n'est pas le prix à payer d'une démocratisation réussie. C'est le signe que nous avons démocratisé l'entrée sans démocratiser la suite. Un pays qui forme sans relier ne réduit pas les inégalités : il les déplace. Il les transforme en frustration silencieuse chez celles et ceux qui ont fait « tout ce qu'il fallait » et se retrouvent à une place qui ne dit rien de ce qu'ils savent faire. Je l'ai déjà écrit ailleurs, chiffres à l'appui : la France traverse une véritable crise des compétences, qui n'est pas d'abord un manque de formation, mais un défaut d'articulation.

La détresse est le symptôme d'un lien rompu

Ce déclassement a un coût qu'aucun tableau de bord ministériel ne mesure vraiment : il finit par apparaître dans la santé mentale. Le 2 juin 2026, le baromètre Empreinte Humaine réalisé avec Ipsos indiquait qu'un salarié français sur deux présente un signe de détresse psychologique — le niveau le plus élevé depuis le lancement de la mesure, en mars 2020. Près d'un tiers se disent exposés à un risque d'épuisement. Et un mot revient : celui d'« exécutants » — le sentiment d'appliquer sans comprendre, de faire sans peser.

Je ne pose pas de diagnostic médical ; ce n'est pas mon rôle. Ma lecture est civique et professionnelle. Quand une personne ne voit plus le lien entre son effort, sa compétence et son utilité, son travail perd sa capacité à la tenir debout. La détresse au travail ne vient pas toujours d'un manque de résistance individuelle. Elle vient parfois d'un système qui exige de tenir sans permettre de comprendre pourquoi. Une République qui demande à ses citoyens de tenir sans leur donner de cap leur demande, au fond, de porter seuls ce qu'elle a renoncé à penser collectivement.

La preuve arrive — mais elle ne suffira pas

Le législateur a pris acte d'une partie du problème. La loi du 25 juin 2026 contre les fraudes renforce nettement les contrôles sur les organismes de formation : contrôles par échantillonnage, pouvoirs accrus de la Caisse des dépôts et de France compétences, obligation à venir de publier les taux de réussite et les indicateurs d'insertion, obligation pour les bénéficiaires du CPF de se présenter à la certification. La formation entre dans l'âge de la preuve. Qualiopi ne suffira plus à rassurer ; une certification affichée ne suffira plus ; il faudra montrer ce qui se passe entre l'entrée d'une personne et sa situation six mois après la sortie.

C'est sain. Mais la preuve est une condition, pas une direction. On peut prouver qu'une formation a été exécutée sans avoir jamais vérifié qu'elle menait quelque part. Contrôler la sincérité d'un dispositif ne dit rien de la cohérence d'une trajectoire. La transparence assainit le marché ; elle ne réoriente pas une vie. J'y insistais dans ma tribune sur les coupes budgétaires : on ne répare pas par le contrôle ce qu'on a cassé par le manque de sens.

Le territoire, ou la République qui recommence par le bas

La réponse la plus intéressante ne vient pas d'un grand plan national. Elle vient d'en bas. Par une délibération du 15 juin 2026, la Région Nouvelle-Aquitaine a créé un fonds de soutien aux initiatives territoriales de formation et d'emploi : il exige que chaque projet réponde à un besoin identifié localement, repose sur un diagnostic partagé et soit porté par plusieurs acteurs du territoire. En 2025, une centaine de projets comparables avaient déjà accompagné environ 3 000 demandeurs d'emploi.

Ce qui compte ici n'est pas le montant. C'est l'ordre des opérations. La logique nationale fonctionne à l'endroit : une formation existe, on lui cherche des candidats, on espère une insertion. La logique territoriale fonctionne à l'envers : un besoin existe, on réunit les acteurs, on construit la formation, on prépare l'emploi. C'est cette inversion qui rend une trajectoire possible — parce qu'elle part du réel, et non du catalogue.

Une République des chances ne se décrète pas depuis un plateau. Elle se reconstruit dans les bassins de vie, là où un travail réel attend quelqu'un au bout d'un chemin. Un territoire ne devrait pas financer une formation parce qu'elle existe. Il devrait la financer parce qu'une place réelle, digne, soutenable, attend d'être tenue.

La République des trajectoires

Nous n'avons pas à choisir entre la culture générale et la compétence, entre l'école qui émancipe et la formation qui insère. Ce faux débat nous a coûté cher. Nous avons à les relier — comme on relie une personne à une utilité, une compétence à une preuve, un projet à un territoire.

La République des diplômes a été une promesse d'entrée. La République des trajectoires doit être une promesse de suite. Elle ne consiste pas à promettre à chaque jeune qu'un titre lui garantira une place ; elle consiste à lui donner les moyens de comprendre le réel, de découvrir plusieurs formes de réussite et de construire, pas à pas, sa crédibilité. Elle ne consiste pas à pousser chaque salarié épuisé vers une formation de plus ; elle consiste à l'aider d'abord à distinguer ce qui relève de son métier, de son organisation, de son territoire ou de sa propre trajectoire.

C'est un travail de terrain autant qu'un choix de société. Sur le versant concret — la méthode, les cinq cohérences à vérifier avant de s'engager —, je l'ai détaillé côté pratique : la France ne manque pas de formations, elle manque de trajectoires. Ce manifeste-ci en est le versant politique. Les deux disent la même chose : former un adulte ou orienter un jeune, ce n'est pas remplir une place disponible. C'est rendre une direction à ceux à qui l'on a beaucoup promis.

La France ne retrouvera pas de prospérité en produisant seulement davantage de diplômés. Elle la retrouvera lorsqu'elle saura produire davantage de trajectoires qui tiennent. C'est peut-être cela, aujourd'hui, refaire République : non plus garantir un titre à chacun, mais rendre à chacun un chemin lisible — et la dignité de le choisir.

Sources : France Stratégie, département Travail-Emploi-Compétences (déclassement des jeunes diplômés, 2026) ; INSEE (accès à l'emploi qualifié par niveau de diplôme) ; baromètre Empreinte Humaine × Ipsos du 2 juin 2026 ; Cap Métiers Nouvelle-Aquitaine (fonds territorial, délibération du 15 juin 2026) ; loi n° 2026-534 du 25 juin 2026. Consultées le 13 juillet 2026.


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