Sept décisions que je prendrais pour la formation professionnelle.
Je dirige un organisme de formation. Ce texte propose de couper les financements des formations qui ne produisent pas de résultats — la mienne comprise. Je l'écris quand même : je préfère un système qui me contrôle à un système qui laisse passer n'importe quoi.
Un homme, un devis, une chemise cartonnée
Il pose une chemise cartonnée sur la table et il l'ouvre sans un mot.
Dedans : un devis de formation, une simulation de ses droits, et une lettre de son médecin du travail.
Cinquante-deux ans. Vingt-six ans dans le même métier. Un corps qui ne suit plus, un employeur qui le sait, et une reconversion qu'il a fini par accepter — non pas comme un rêve, mais comme une nécessité.
Le devis affiche un montant. Ses droits en couvrent une partie. Le reste, il ne l'a pas.
Ce n'est pas l'histoire d'un homme qui n'a pas anticipé.
C'est l'histoire d'un homme à qui personne n'a jamais dit qu'il fallait anticiper. Pendant vingt-six ans, il a fait son travail. Correctement. Personne, pas une fois, ne lui a demandé ce qu'il ferait de la seconde moitié.
Ce jour-là, ce n'est pas lui qui a échoué. C'est un système qui l'a laissé arriver jusque-là sans plan.
En plus de 8 900 entretiens conseils, j'ai vu cette scène se rejouer avec une régularité qui n'a plus rien d'accidentel. Les visages changent, les métiers changent, la chemise cartonnée revient.
Ce que ce moment révèle vraiment
Notre système de formation a été pensé pour une vie professionnelle qui n'existe plus : on se forme au début, on travaille au milieu, on s'arrête à la fin. Trois blocs, dans cet ordre, une seule fois.
Cette architecture n'est pas absurde. Elle est simplement datée.
Elle date d'un monde où un métier durait une carrière, où l'entreprise portait la trajectoire de ses salariés, et où la formation initiale suffisait à couvrir quarante ans d'activité.
Ce monde a disparu sans que l'architecture bouge.
Daniel Cohen, dont la pensée traverse ce journal, décrivait un basculement du travail où la valeur ne réside plus dans la répétition d'un geste appris une fois, mais dans la capacité à se reconfigurer. Thomas Piketty, de son côté, a montré combien l'accès au savoir reste le grand déterminant des inégalités durables.
Mettez les deux ensemble et vous obtenez la question de ce texte. Si la capacité à se reconfigurer devient le principal facteur de sécurité économique, alors savoir qui la finance et qui en répond n'est plus une question technique. C'est une question de justice.
La vraie question n'est pas « combien »
Le débat français sur la formation professionnelle tourne presque toujours autour du même axe : faut-il mettre plus d'argent, ou moins ?
C'est la mauvaise question.
Une politique de la formation ne se résume pas à financer davantage de dispositifs. Elle doit répondre à quatre questions beaucoup plus simples :
Qui décide. Qui paie. Qui contrôle. Et quel résultat exige-t-on.
Tant que ces quatre réponses restent floues, on peut augmenter les budgets sans améliorer une seule trajectoire.
Avant de continuer
Je dirige un organisme de formation à Poitiers. Une partie de ce que je propose ici réduirait les financements d'organismes qui ne produisent pas de résultats.
Le mien est dans le champ d'application.
Je le dis maintenant plutôt que de le laisser dire. Une prise de position ne vaut que si son auteur accepte d'en subir les conséquences.
1. Donner davantage de pouvoir aux territoires
Oui à une régionalisation plus forte de la formation professionnelle — mais avec des droits nationaux garantis.
L'État doit conserver le cadre : certifications, droits individuels, contrôle, transparence des résultats, grandes priorités nationales.
En revanche, les Régions et les bassins d'emploi doivent disposer de beaucoup plus de liberté pour décider quelles formations financer.
Parce qu'un besoin à Poitiers n'est pas celui de Bordeaux, de Lille ou de Bayonne. Un bassin qui manque de soudeurs et un bassin qui manque d'aides à domicile n'ont pas à recevoir le même plan d'achat rédigé à huit cents kilomètres de là.
Nationaliser les droits. Territorialiser les décisions.
2. Créer une véritable garantie de reconversion après 45 ans
À 45 ou 50 ans, on ne devrait pas découvrir qu'on a travaillé vingt-cinq ans et que personne n'a prévu le financement de sa deuxième vie professionnelle.
Je créerais une Garantie Reconversion 45+.
Lorsqu'un projet est validé par un accompagnement indépendant et qu'il correspond à une perspective réelle d'emploi, son financement combinerait :
- les droits acquis de la personne ;
- un abondement employeur ou OPCO ;
- un financement public régional ou national lorsque le reste à charge devient l'obstacle.
Pour les personnes confrontées au chômage, à l'usure professionnelle ou à la disparition prévisible de leur métier, ce reste à charge devrait pouvoir être nul.
Vieillir professionnellement ne doit pas signifier devenir moins finançable.
3. Garder le CPF, mais changer profondément sa logique
Je ne supprimerais pas le CPF.
C'est l'un des rares droits réellement attachés à la personne et non à son employeur. C'est une conquête, pas un gadget.
Mais je sortirais progressivement d'une logique où un euro de CPF vaut un euro quel que soit le projet.
Je distinguerais trois familles :
- les formations de loisir ou de confort professionnel ;
- les compétences utiles à une évolution ;
- les reconversions vers des métiers présentant de réelles perspectives d'emploi.
Plus un projet contribue à l'employabilité, à une reconversion ou à un besoin économique identifié, plus la collectivité pourrait l'abonder.
Et chaque formation financée par de l'argent public devrait afficher simplement ses résultats : réussite, abandon, insertion, satisfaction.
Le CPF n'est pas un compte de consommation. Il doit devenir un compte d'investissement professionnel.
4. Faire contribuer les entreprises à la transition provoquée par l'IA
Une entreprise doit pouvoir automatiser. Ce n'est pas discutable, et je ne cherche pas à le discuter.
Mais elle ne devrait pas pouvoir automatiser les tâches de centaines de salariés sans participer à leur adaptation.
Le principe que je défendrais est simple :
plus une entreprise transforme les métiers par l'IA, plus elle investit dans les compétences humaines qu'elle rend nécessaires.
Concrètement : du temps de formation rémunéré pour les salariés directement concernés, une information sur les transformations prévisibles de leur métier, et un accompagnement renforcé lorsque l'automatisation fait disparaître une part importante des tâches.
L'objectif n'est pas de ralentir l'IA. Ce serait à la fois vain et stupide.
L'objectif est d'éviter que le gain de productivité soit privé pendant que le coût humain de la transition devient public.
C'est la décision de cette liste qui me vaudra le plus de contradictions. Je la maintiens.
5. Garantir une solution réelle à chaque jeune sans diplôme
Je préfère financer une deuxième chance à 18 ans qu'une décennie d'exclusion à partir de 20 ans.
Pour chaque jeune sorti du système scolaire sans qualification, une institution doit être clairement responsable de la suite du parcours.
Pas une plateforme. Pas un numéro. Pas une succession de dispositifs qui se renvoient le dossier.
Une personne. Un diagnostic. Puis une solution : remise à niveau, formation, alternance, emploi accompagné ou acquisition des compétences fondamentales.
Et si la première solution échoue, l'accompagnement continue. C'est précisément là que tout se joue : un dispositif qui s'arrête au premier échec n'accompagne personne.
C'est le prolongement direct de ce que j'écrivais sur la République des diplômes qui a oublié les trajectoires : nous avons démocratisé l'entrée sans démocratiser la suite.
Un jeune qui quitte l'école ne doit pas disparaître des radars.
6. Accepter de fermer les formations qui ne fonctionnent pas
La qualité d'un organisme ne devrait pas s'évaluer uniquement à la conformité de ses procédures.
Je souhaite qu'on passe progressivement d'une culture du contrôle administratif à une culture du résultat vérifiable.
Pour chaque formation bénéficiant durablement de financements publics, six indicateurs publics :
- taux de certification ;
- taux d'abandon ;
- insertion à 6 et 12 mois ;
- emploi réellement lié à la formation suivie ;
- satisfaction des bénéficiaires ;
- récurrence des anomalies constatées.
Un mauvais résultat une année déclenche un diagnostic. Des mauvais résultats répétés entraînent une réduction des financements, puis leur arrêt lorsque aucune amélioration n'apparaît.
Cela ne contredit pas ma tribune contre les coupes budgétaires : couper au hasard pour tenir un budget et couper là où rien ne fonctionne ne sont pas le même geste.
Je sais ce que cette phrase engage pour un dirigeant d'organisme. Je l'écris en connaissance de cause.
L'argent de la formation ne doit pas maintenir des organismes. Il doit financer des trajectoires.
7. Clarifier enfin qui est responsable de quoi
Aujourd'hui, trop de responsabilités se chevauchent. Résultat : quand un parcours échoue, personne n'a tort.
Je défendrais une répartition beaucoup plus lisible.
L'État garantit les droits, les certifications, la transparence et l'équité entre citoyens.
Les Régions pilotent les besoins de compétences de leurs territoires et une grande partie des achats de formation.
Les entreprises financent l'adaptation aux évolutions qu'elles provoquent ou dont elles bénéficient.
Les individus participent à leurs choix et disposent de droits transférables tout au long de leur vie.
Les organismes de formation répondent de la qualité pédagogique et rendent leurs résultats publics.
Chacun doit pouvoir savoir ce qu'il finance. Et ce dont il répond.
Le principe derrière ces sept décisions
Je ne veux ni d'un système entièrement administré depuis Paris, ni d'un marché de la formation abandonné à lui-même.
Les deux modèles ont été essayés. Le premier produit de la lenteur, le second produit de l'opportunisme. Aucun des deux ne produit des trajectoires.
Je défends une troisième voie, dans la ligne du manifeste de ce journal :
des droits nationaux, des décisions territoriales, une responsabilité accrue des entreprises, une évaluation publique des résultats.
Il faut le dire aussi : ce pays compte des organismes remarquables, des formateurs qui tiennent des promesses que personne ne leur a demandé de tenir, et des conseillers qui rattrapent chaque semaine ce que le système laisse tomber. Ce texte ne demande pas qu'on les sanctionne. Il demande qu'on cesse de les traiter exactement comme ceux qui font le contraire.
Ce que je retiens
L'homme à la chemise cartonnée n'avait pas besoin d'un dispositif de plus.
Il avait besoin que quelqu'un, quelque part, ait prévu qu'un corps s'use, qu'un métier se transforme, et qu'une vie professionnelle dure désormais bien plus longtemps que la formation qui l'a lancée.
La formation professionnelle n'est pas une dépense sociale que l'on ajuste chaque année selon l'humeur budgétaire.
C'est l'une des infrastructures stratégiques du pays.
Sept décisions. Discutables. Chiffrables. Assumées.
Réparer les trajectoires. Préparer les générations.