Une génération ne se construit pas avec des injonctions. Elle se construit avec des repères, des preuves et un cadre.
Réponse immédiate
Non, les jeunes ne sont pas simplement "fragiles".
Ils sont surexposés.
Surexposés aux écrans.
Surexposés aux comparaisons.
Surexposés à l'incertitude économique.
Surexposés aux interruptions.
Surexposés à l'injonction de réussir vite.
Surexposés à l'IA avant même d'avoir appris à se situer face à elle.
Surexposés à des algorithmes qui captent leur attention avant même qu'ils aient appris à la protéger.
Le vrai sujet n'est donc pas :
"Pourquoi cette génération ne veut plus faire d'effort ?"
Le vrai sujet est :
Quel cadre adulte, éducatif, professionnel et collectif avons-nous encore à leur transmettre ?
C'est cette question qui devrait nous occuper.
Parce qu'une génération ne se construit pas seulement avec des diplômes, des écrans et des injonctions.
Elle se construit avec des repères.
Avec des preuves.
Avec des adultes capables de tenir un cadre.
Avec des institutions qui ne confondent pas accompagnement et tri rapide.
Avec des entreprises qui comprennent qu'un jeune ne devient pas professionnel par magie.
Les 6 idées à retenir
| Idée | Ce que cela change |
|---|---|
| Le temps d'écran seul ne suffit plus | Il faut regarder les contenus, les contextes, le sommeil, l'isolement, les interruptions. |
| Les jeunes ne refusent pas tous l'effort | Beaucoup ne savent plus où l'orienter. |
| L'attention devient une compétence professionnelle | Se concentrer devient une condition d'autonomie. |
| La santé mentale n'est pas un sujet secondaire | Un jeune anxieux apprend, travaille et décide autrement. |
| L'IA conversationnelle révèle une demande d'écoute | Une machine peut répondre, mais elle ne remplace pas une présence humaine. |
| La formation doit redevenir un cadre | Pas seulement un contenu, mais une reprise de trajectoire. |
Une scène que je vois trop souvent
Il a 21 ans.
Sur son CV, il n'y a pas grand-chose.
Deux stages.
Une mission courte.
Une formation commencée, puis arrêtée.
Quelques lignes trop légères pour rassurer un recruteur.
Quand on lui demande ce qu'il veut faire, il répond :
"Je ne sais pas."
Dans une société impatiente, cette phrase devient vite un jugement.
On dira qu'il manque d'ambition.
Qu'il n'est pas motivé.
Qu'il n'a pas le sens de l'effort.
Qu'à son âge, "nous", on travaillait déjà.
Qu'il faudrait qu'il se bouge.
Mais peut-être qu'il la comprend trop bien, la réalité.
Il sait que les prix montent.
Il sait que les diplômes ne protègent plus toujours.
Il sait que l'IA arrive dans les métiers avant même qu'il ait eu le temps d'en apprendre un.
Il sait que les entreprises demandent souvent de l'expérience à ceux qui n'ont pas encore eu la possibilité d'en acquérir.
Et il sait aussi qu'on attend de lui beaucoup de choses à la fois.
Être autonome. Être mobile. Être confiant. Être adaptable. Être créatif. Être rapide. Être stable. Être visible. Être employable.
Tout cela avant même d'avoir trouvé sa place.
Alors parfois, il décroche.
Mais décrocher n'est pas toujours refuser.
Parfois, décrocher, c'est ne plus savoir par où commencer.
Quand les règles du jeu changent plus vite que la formation initiale
Yuval Noah Harari aide à penser les grands récits. Son intérêt, ici, n'est pas de prédire le futur à la place des jeunes. Il est de poser une question simple : que devient une personne quand les règles du jeu changent plus vite que sa formation initiale ?
Pendant longtemps, on pouvait construire une trajectoire en trois temps : se former, entrer dans un métier, progresser.
Aujourd'hui, ce récit se fracture.
Les métiers changent. Les technologies changent. Les codes changent. Les attentes changent. Les institutions elles-mêmes semblent parfois en retard sur ce qu'elles doivent accompagner.
Une génération qui doute n'est pas forcément une génération qui refuse.
C'est peut-être une génération qui sent que l'ancien récit ne suffit plus.
Et qui attend qu'on lui propose autre chose qu'un slogan.
Le problème n'est pas seulement le temps d'écran
Pendant longtemps, on a posé une seule question :
"Combien d'heures passe-t-il sur son écran ?"
Cette question reste utile.
Mais elle ne suffit plus.
Un adolescent qui passe deux heures à apprendre, créer, coder, écrire ou parler à un proche n'est pas dans la même situation qu'un adolescent qui passe deux heures à scroller des contenus anxiogènes, comparatifs ou humiliants.
Le temps compte. Mais le contenu compte aussi. Le contexte compte. L'heure d'usage compte. Le sommeil compte. L'isolement compte. La fréquence des interruptions compte. Le climat familial compte. La présence ou l'absence d'un adulte disponible compte.
C'est le déplacement essentiel : on ne peut plus mesurer le risque numérique avec un simple chronomètre. Il faut regarder l'écosystème.
Un écran peut informer. Un écran peut relier. Un écran peut former. Un écran peut soutenir. Mais un écran peut aussi interrompre, comparer, aspirer, isoler, exciter, humilier ou épuiser.
La question n'est donc pas : écran ou pas écran ?
La question est : quel usage, dans quel contexte, avec quelle protection de l'attention et quelle qualité de relation autour ?
Le numérique n'est pas un outil — c'est un environnement social
Daniel Cohen permet de comprendre une chose décisive : le numérique n'est pas seulement un outil. C'est un environnement social.
Nous ne sommes pas seulement devant nos écrans. Nous vivons dans des plateformes.
Et ces plateformes organisent notre attention, nos comparaisons, notre rapport au temps, notre sentiment de valeur, notre manière d'être vu, notre manière d'attendre une réponse, notre manière de nous sentir seuls ou reliés.
Un jeune ne consulte pas seulement un réseau social. Il entre dans un espace où il voit des corps comparés, des réussites mises en scène, des vies filtrées, des opinions violentes, des publicités ciblées, des contenus courts, des injonctions contradictoires, des preuves sociales permanentes.
Il peut avoir 19 ans et vivre déjà dans un tribunal invisible.
Tout le monde semble réussir. Tout le monde semble beau. Tout le monde semble rapide. Tout le monde semble sûr de lui.
Alors il regarde sa propre vie. Elle paraît lente. Brouillonne. Incomplète. Et parfois honteuse.
Mais ce n'est pas sa vie qui est vide. C'est le dispositif de comparaison qui est violent.
Une génération exposée à l'incertitude économique
Le procès en paresse devient indécent quand on regarde les chiffres.
Au premier trimestre 2026, le taux de chômage atteint 8,1 % en France hors Mayotte.
Chez les 15-24 ans, il atteint 21,1 %.
Sur un an, il augmente de 2 points pour cette tranche d'âge.
Ce chiffre ne raconte pas toute une génération. Mais il dit une chose simple : l'entrée dans la vie active reste dure.
Derrière ce taux, il y a des jeunes qui doutent, des parents qui s'inquiètent, des conseillers qui cherchent des solutions, des entreprises qui ne savent pas toujours comment accueillir, des formateurs qui voient que le problème n'est pas seulement technique.
Car la difficulté n'est pas uniquement de trouver un emploi. Elle est aussi de trouver une place.
Une place dans un monde qui va vite.
Une place dans un métier qui change.
Une place dans une économie où l'on parle d'innovation, mais où beaucoup de jeunes n'ont pas encore obtenu leur première preuve.
Une place dans une société où l'on demande de l'expérience à ceux qui n'ont pas encore eu le droit d'en construire une.
Toutes les trajectoires ne partent pas du même endroit
Thomas Piketty rappelle une évidence que le discours moral oublie souvent : les trajectoires individuelles ne partent pas toutes du même endroit. Ce n'est pas une excuse. C'est une donnée de justice.
L'effort compte. La responsabilité personnelle compte. Mais l'effort ne produit pas les mêmes effets selon le point de départ, le réseau, le capital culturel, le territoire, l'état de santé, la confiance et les premières opportunités.
Une société juste ne supprime pas l'effort. Elle donne à chacun une vraie chance de rendre son effort efficace.
Philippe Dessertine apporte l'autre versant : la lucidité économique. Regarder les chiffres. Nommer les contraintes. Ne pas faire croire que l'argent public est infini. Mais ne jamais oublier que derrière une ligne budgétaire, il y a une trajectoire humaine.
C'est exactement le cœur de cet article. L'économie ne doit pas devenir une science froide qui classe les personnes. Elle doit redevenir une grammaire du réel pour retrouver de la liberté.
Et la jeunesse a besoin de cette grammaire. Pas d'un fatalisme. Pas d'un optimisme naïf. D'un optimisme exigeant.
Un optimisme qui dit : "Le réel est dur. Donc organisons-nous mieux."
La santé mentale n'est pas un sujet à côté
Il faut être prudent avec les chiffres. Ils ne doivent pas enfermer les jeunes dans une image de génération malade. Mais ils obligent à regarder le réel.
Santé publique France indique que 51 % des collégiens et 58 % des lycéens présentent des plaintes psychologiques ou somatiques récurrentes.
Les plaintes les plus fréquentes concernent notamment le sommeil, la nervosité, l'irritabilité ou les douleurs. La même enquête indique que 14 % des collégiens et 15 % des lycéens présentent un risque important de dépression.
Chez les lycéens, 24 % déclarent des pensées suicidaires au cours des douze derniers mois.
Ces données ne doivent pas servir à dramatiser. Elles doivent nous rendre responsables.
Un jeune anxieux n'apprend pas dans les mêmes conditions.
Un jeune épuisé ne décide pas dans les mêmes conditions.
Un jeune qui dort mal ne mémorise pas dans les mêmes conditions.
Un jeune qui a honte de lui-même ne cherche pas un emploi dans les mêmes conditions.
La santé mentale n'est pas un sujet à côté de l'orientation. Elle en est devenue une condition.
Apprendre à se dire ce qui se passe en soi
Daniel Goleman a popularisé l'idée d'intelligence émotionnelle. Elle repose sur des capacités que le monde du travail a longtemps traitées comme secondaires : conscience de soi, autorégulation, motivation, empathie, compétences sociales.
En 2026, ces compétences deviennent centrales. Savoir reconnaître ce qui se passe en soi. Réguler sa réaction. Comprendre l'autre. Demander de l'aide. Coopérer. Recevoir une critique sans s'effondrer. Faire face à l'incertitude sans se raconter d'histoires.
Tout cela devient professionnel. Tout cela devient politique. Tout cela devient éducatif.
Marshall Rosenberg, avec la communication non violente, ajoute une chose essentielle : il faut apprendre à distinguer l'observation, le sentiment, le besoin et la demande.
Beaucoup de jeunes n'ont pas seulement besoin de motivation. Ils ont besoin d'un langage intérieur.
Pouvoir dire "Je suis perdu" n'est pas la même chose que dire "Je suis nul."
La première phrase ouvre une demande. La seconde enferme une identité.
Le coût caché des interruptions
On parle souvent de motivation. Je crois qu'il faut parler d'attention.
Un jeune peut vouloir réussir et ne plus réussir à se concentrer. Il peut vouloir avancer et être interrompu cinquante fois par jour. Il peut vouloir apprendre et vivre dans un environnement conçu pour fragmenter son esprit.
Une notification n'est pas seulement une petite vibration. C'est une rupture de contexte.
Quand une personne travaille sur une tâche complexe, son cerveau construit un état mental : objectifs, mémoire de travail, priorités, étapes, langage intérieur. Une interruption casse cet état. Il faut ensuite revenir. Recharger. Reconstruire. Retrouver le fil.
Les travaux souvent associés à Gloria Mark ont popularisé une donnée devenue célèbre : après une interruption, le retour à la tâche initiale peut prendre en moyenne 23 minutes et 15 secondes.
Cette donnée doit être utilisée avec prudence. Elle ne veut pas dire que chaque notification détruit mécaniquement 23 minutes de concentration profonde. Elle dit quelque chose de plus important : l'interruption coûte beaucoup plus cher que ce que nous croyons.
Et ce coût n'est pas seulement du temps. C'est de l'énergie mentale. C'est de la mémoire de travail. C'est de la fatigue. C'est de la tension. C'est parfois de l'estime de soi, quand l'élève ou le jeune salarié finit par croire qu'il est incapable de tenir une tâche.
Mais peut-on reprocher à une génération de manquer d'attention quand tout, autour d'elle, a été construit pour la capter ?
Savoir se concentrer devient une compétence professionnelle
Cal Newport parle de travail profond. L'idée est simple : les tâches qui comptent vraiment demandent du temps sans interruption.
Lire. Écrire. Comprendre. Coder. S'entraîner. Préparer un entretien. Résoudre un problème. Apprendre un geste professionnel. Construire un projet de reconversion.
Tout cela suppose une attention protégée.
Or nous demandons souvent aux jeunes de se concentrer dans des environnements qui font exactement l'inverse.
Former à l'attention, ce n'est pas dire "Concentrez-vous." C'est construire un environnement où la concentration devient possible.
C'est là que mon référentiel devient concret : dans un monde numérique, savoir se concentrer devient une compétence professionnelle.
Et même plus que cela. Une forme de dignité.
Comment une attention se fragmente
- Tâche importante
- Notification / comparaison / message / vidéo courte
- Changement de contexte
- Perte du fil
- Retour difficile à la tâche
- Fatigue + culpabilité + impression d'être nul
- Nouvelle recherche de stimulation
- Fragmentation renforcée
Le problème n'est pas seulement la distraction. Le problème est le cycle qui transforme la distraction en fatigue, puis la fatigue en découragement.
L'IA conversationnelle : nouveau confident, nouveau risque
Un autre basculement arrive. Il est plus silencieux.
Des jeunes parlent désormais à des IA conversationnelles de sujets personnels, intimes, psychologiques.
Selon l'enquête européenne CNIL / Groupe VYV publiée en mai 2026, près de 9 jeunes sur 10 utilisent une IA conversationnelle en France. Près d'un jeune sur deux y aborde des sujets personnels ou intimes. Un tiers la considère parfois comme un "psy".
Il ne faut pas mépriser ce phénomène. Il dit quelque chose de profond.
Si un jeune se tourne vers une machine disponible 24 heures sur 24, ce n'est pas forcément par fascination technologique. C'est parfois parce qu'il ne trouve pas d'adulte disponible, pas d'espace de parole, pas de réponse rapide, pas de lieu où déposer ce qu'il ressent sans être jugé.
Mais une IA ne remplace pas un accompagnement humain.
Elle peut répondre. Elle peut reformuler. Elle peut donner une impression d'écoute. Mais elle ne connaît pas toujours le contexte. Elle ne voit pas le corps. Elle ne sent pas le silence. Elle ne mesure pas toujours la fragilité derrière une phrase légère.
Elle ne remplace ni un professionnel, ni un formateur, ni un parent, ni un cadre collectif.
Jusqu'où déléguer l'écoute, l'évaluation et la reconnaissance ?
Daniel Andler nous aide à ralentir le discours sur l'intelligence artificielle. Il ne faut pas confondre performance algorithmique et intelligence humaine située.
Répondre à une phrase n'est pas forcément comprendre une trajectoire. Classer une demande n'est pas accompagner une personne. Produire une réponse n'est pas tenir une présence.
Asimov, lui, nous rappelle par la fiction que les machines ne posent jamais seulement des questions techniques. Elles posent des questions morales.
Un robot peut-il aider ? Oui. Un algorithme peut-il orienter ? Parfois. Une IA peut-elle soutenir une première parole ? Peut-être. Mais une société doit se demander jusqu'où elle délègue l'écoute, l'évaluation, la confiance et la reconnaissance.
Le danger n'est pas que l'IA pense à notre place. Le danger est qu'elle décide trop vite de ce que nous valons.
Ce n'est pas une génération faible
Je refuse cette phrase :
"Les jeunes ne veulent plus rien faire."
Elle est paresseuse. Elle évite aux adultes de se poser les bonnes questions.
Bien sûr, certains jeunes manquent d'effort. Bien sûr, certains abusent des excuses. Bien sûr, le monde professionnel suppose des règles, des horaires, du respect, de la fiabilité.
Mais une société sérieuse ne construit pas sa politique jeunesse sur l'agacement. Elle regarde les causes.
Ce n'est pas une génération faible.
C'est une génération qui a grandi dans l'urgence climatique, l'instabilité économique, les réseaux sociaux permanents, la comparaison sociale continue, la crise de confiance dans les institutions, l'angoisse de déclassement, la peur de choisir trop tôt un métier qui changera trop vite, l'arrivée d'une IA qui redéfinit déjà les compétences.
On leur demande d'avoir confiance.
Mais la confiance ne se décrète pas. Elle se fabrique.
Le monde matériel ne disparaît pas parce qu'on parle d'innovation
Jean-Marc Jancovici oblige à regarder le réel physique. Énergie. Carbone. Infrastructures. Métiers utiles. Maintenance. Industrie. Sobriété. Limites.
Ce détour par le climat et l'énergie est essentiel pour parler aux jeunes. Ils savent que le monde matériel ne disparaît pas parce qu'on parle d'innovation. Ils sentent que l'avenir aura besoin de gestes, de métiers, de réparations, de bâtiments rénovés, de mobilités repensées, de systèmes entretenus.
Luc Ferry, de son côté, rappelle une dimension humaniste : une société se juge aussi à ce qu'elle transmet à ceux qui viennent après elle.
La question n'est donc pas seulement : comment adapter les jeunes au marché ? La question est aussi : quel monde leur préparons-nous ? Et quelle idée de l'humain voulons-nous préserver dans ce monde ?
Comment fabrique-t-on la confiance chez un jeune ?
Pas avec des slogans. Pas avec des injonctions. Pas avec des discours humiliants.
La confiance se fabrique par des preuves.
Une preuve peut être simple : arriver à l'heure trois jours de suite, terminer un exercice, réussir un entretien blanc, comprendre une consigne, recevoir une critique sans s'effondrer, refaire un CV propre, tenir une semaine complète de formation, oser demander de l'aide sans se dévaloriser.
Pour un adulte installé, cela peut sembler peu. Pour un jeune qui doute, c'est parfois immense.
À l'IFPA, après des milliers de parcours accompagnés, je retrouve souvent la même mécanique.
Le déclic ne vient pas quand une personne entend "Vous avez du potentiel." Cette phrase peut même devenir un piège si elle reste vague.
Le déclic vient quand elle peut enfin se dire : "J'ai réussi quelque chose de précis. Donc je peux recommencer."
La confiance ne précède pas l'action. Elle vient après les preuves.
Le vrai manque : un cadre
Un jeune n'a pas besoin qu'on le flatte. Il n'a pas besoin qu'on transforme chaque difficulté en excuse. Il n'a pas besoin d'une bienveillance molle.
Il a besoin d'un cadre.
Un cadre qui dit :
"Je ne vais pas faire à votre place. Mais je ne vais pas vous laisser seul face au mur."
C'est cela, transmettre.
Transmettre, ce n'est pas seulement donner un contenu. C'est donner des repères, un rythme, une exigence, un langage, une méthode, un droit à l'erreur, une manière de recommencer.
Dans mon référentiel, la formule est simple :
Former un adulte, ce n'est pas remplir un vide. C'est révéler une expérience, structurer une compétence, restaurer une dignité, puis ouvrir une trajectoire.
Cette phrase vaut aussi pour les jeunes. Ils n'ont pas seulement besoin d'être "motivés". Ils ont besoin qu'on leur rende leur progression visible.
Ce que les entreprises peuvent faire dès maintenant
Les entreprises ont un rôle immense. Pas en tenant de grands discours sur la jeunesse. En changeant quelques pratiques concrètes.
| Problème fréquent | Réponse utile |
|---|---|
| "Il n'a pas d'expérience." | Créer des premières missions courtes, encadrées, évaluables. |
| "Il manque de codes." | Expliciter les codes au lieu de les supposer acquis. |
| "Il ne pose pas de questions." | Installer un point hebdomadaire de 15 minutes. |
| "Il manque de confiance." | Donner des preuves progressives, pas seulement des reproches. |
| "Il décroche vite." | Fractionner les objectifs et ritualiser le feedback. |
| "Il est dispersé." | Protéger de vrais temps sans interruption. |
Un jeune ne devient pas professionnel par magie. Il le devient par exposition progressive au réel.
Mais cette exposition doit être accompagnée. Sinon, elle devient humiliation.
Ce que les organismes de formation doivent assumer
Former un jeune en 2026, ce n'est pas seulement transmettre un programme. C'est travailler quatre dimensions à la fois.
1. La compétence métier. Savoir faire quelque chose d'utile. Pas seulement comprendre. Faire. Répéter. Corriger. Prouver.
2. L'attention. Lire une consigne. Tenir une tâche. Écouter sans couper. Travailler sans se disperser. Finir ce qui est commencé. Ces gestes paraissent simples. Ils deviennent stratégiques.
3. La relation. Dire bonjour. Demander de l'aide. Recevoir une critique. Exprimer un besoin. Comprendre une attente. Travailler avec quelqu'un de différent. La compétence relationnelle n'est plus un bonus. Elle est au cœur de l'employabilité.
4. La preuve. Un jeune doit sortir d'un parcours avec autre chose qu'une impression. Il lui faut un livrable, une compétence visible, un portfolio, une mise en situation, un feedback clair, une preuve qu'il peut montrer.
Sans preuve, la confiance reste abstraite. Sans attention, la compétence ne s'installe pas. Sans relation, l'employabilité reste fragile. Sans cadre, la motivation s'épuise.
C'est pour cela que la formation n'est pas un simple service. C'est une infrastructure de dignité.
L'apprentissage par la preuve change tout
Malcolm Knowles rappelle une chose fondamentale : un adulte apprend mieux quand il comprend le lien entre ce qu'il apprend et sa situation réelle.
Albert Bandura donne un mot décisif : le sentiment d'efficacité personnelle. Une personne agit mieux quand elle a déjà une preuve qu'elle peut réussir une étape.
Carol Dweck, avec l'idée d'état d'esprit de croissance, aide à déplacer le jugement. Il ne s'agit pas de dire "Je suis nul." Mais "Je ne sais pas encore faire."
Cette phrase change tout. "Je suis nul" enferme. "Je ne sais pas encore faire" ouvre une trajectoire.
Ce que les adultes doivent arrêter de faire
Nous devons arrêter de parler des jeunes comme d'un bloc. "Les jeunes" n'existent pas.
Il y a : des jeunes diplômés mais perdus ; des jeunes sans diplôme mais très capables ; des jeunes anxieux ; des jeunes brillants mais dispersés ; des jeunes empêchés par leur milieu ; des jeunes saturés par les écrans ; des jeunes qui n'ont jamais rencontré un adulte qui croit sérieusement en eux ; des jeunes qui ont besoin d'un cadre plus ferme, pas d'un discours plus tendre.
Nous devons aussi arrêter de confondre exigence et brutalité.
L'exigence élève. La brutalité rabaisse.
L'exigence dit : "Vous pouvez progresser, donc je ne vais pas vous laisser vous installer dans l'à-peu-près."
La brutalité dit : "Si vous n'y arrivez pas, c'est que vous ne valez pas grand-chose."
La différence est immense.
La vraie question politique
La vraie question n'est pas seulement éducative. Elle est politique.
Quel type de société voulons-nous construire pour ceux qui arrivent ?
Une société qui trie vite ? Ou une société qui forme mieux ?
Une société qui se moque des hésitations ? Ou une société qui transforme les hésitations en étapes ?
Une société qui répète "adaptez-vous" ? Ou une société qui donne les moyens réels de s'adapter ?
Je viens d'une sensibilité où la justice sociale n'est pas l'ennemie de l'économie. Elle en est la condition morale.
Une économie qui abandonne sa jeunesse fabrique de la défiance.
Une entreprise qui n'accueille plus les débuts fabrique de la pénurie.
Une école qui ne protège plus l'attention fabrique de l'épuisement.
Une société qui n'offre plus de preuves fabrique du découragement.
Une transformation se construit dans la durée, pas dans les coups médiatiques
Alain Juppé représente, dans mon référentiel, une idée importante : la transformation ne se crie pas toujours. Elle se construit dans la durée. Dans les usages. Dans les liens. Dans le sérieux d'un territoire.
Cette idée compte pour Bordeaux, mais aussi pour la jeunesse. On ne reconstruit pas une génération avec des coups médiatiques. On la reconstruit avec des lieux, des cadres, des formations, des entreprises, des communes, des institutions qui tiennent.
Dominique Strauss-Kahn doit être traité ici avec nuance : ce n'est pas une adhésion globale à l'homme public, mais une influence doctrinale sur la social-démocratie de production. L'idée utile est simple : ne pas opposer entreprise et justice sociale.
Une politique efficace doit parler aux entrepreneurs, aux salariés, aux jeunes et aux territoires dans le même cadre républicain.
Michel Rocard et Jacques Delors prolongent cette ligne : réforme, dialogue social, Europe, compromis productif, apprentissage tout au long de la vie.
C'est exactement l'enjeu. Former mieux. Accompagner mieux. Protéger mieux. Sans casser l'économie. Sans abandonner les personnes.
Ce que je propose
Je propose de changer notre phrase de départ.
Ne plus demander seulement : "Comment rendre les jeunes employables ?"
Mais aussi : "Comment rendre notre société capable de transmettre à nouveau ?"
Cela suppose cinq priorités.
1. Protéger l'attention. Pas seulement réduire le temps d'écran. Protéger l'attention. Des temps sans notification, des consignes courtes, des tâches terminables, des espaces de calme, des objectifs visibles, des moments où l'on ne mélange pas tout.
2. Redonner du cadre. Un cadre n'est pas une prison. C'est une protection. Un jeune avance mieux quand il sait ce qu'on attend de lui, comment il sera évalué, à quoi sert l'effort demandé, ce qu'il peut faire s'il bloque, comment mesurer ses progrès, quelle étape vient après.
3. Fabriquer des preuves. La preuve protège contre la honte. Elle permet de dire "Je peux recommencer, parce que j'ai déjà réussi une étape."
4. Réhumaniser l'accompagnement. L'IA peut aider. Les plateformes peuvent orienter. Les outils peuvent accélérer. Mais une trajectoire humaine ne se réduit pas à un algorithme. Accompagner, c'est entendre ce qui n'est pas dit. C'est voir la peur derrière l'ironie. C'est comprendre la honte derrière le silence. C'est poser une exigence sans casser la personne. C'est tenir la main sans prendre la place.
5. Relier formation, dignité et avenir. La formation ne doit pas être pensée comme un simple marché. Elle est un outil de paix sociale. Un levier de mobilité. Une réponse à l'angoisse. Une manière de redonner du pouvoir d'agir. Une infrastructure de dignité.
Conclusion : ne pas excuser, ne pas accuser, transmettre
Je ne crois pas que les jeunes soient perdus.
Je crois que beaucoup n'ont pas encore rencontré le bon cadre, le bon rythme, la bonne preuve d'eux-mêmes.
Les accuser ne suffira pas. Les excuser non plus.
Il faut faire plus difficile : transmettre.
Transmettre une attention.
Transmettre une exigence.
Transmettre une méthode.
Transmettre une confiance construite.
Transmettre une manière de ne pas se laisser avaler par l'époque.
Ce n'est pas une génération faible. C'est une génération qui arrive dans un monde plus bruyant, plus rapide, plus incertain.
Notre responsabilité n'est pas de la plaindre. Notre responsabilité est de lui donner les moyens de tenir debout.
Et surtout, de lui redonner cette phrase simple :
Vous n'êtes pas en retard. Vous êtes peut-être simplement mal orienté. Et une trajectoire, ça peut se reconstruire.
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Si vous accompagnez des jeunes, des adultes en reconversion ou des publics fragilisés, posez-vous une question simple :
Dans votre cadre actuel, qu'est-ce qui fabrique vraiment de la preuve, de l'attention et de la confiance ?
C'est souvent là que commence une vraie politique de transmission.
Sources
- Insee, Au premier trimestre 2026, le taux de chômage augmente de 0,2 point et atteint 8,1 %.
- Santé publique France, enquête EnCLASS sur la santé mentale et le bien-être des collégiens et lycéens.
- OFDT, Usages numériques et santé de l'enfant, de l'adolescent et du jeune adulte, mai 2026.
- CNIL / Groupe VYV, enquête européenne sur l'IA conversationnelle et la santé mentale des jeunes, mai 2026.
- Gloria Mark, travaux sur l'attention, les interruptions et le retour à la tâche.
- Yuval Noah Harari, Homo Deus.
- Daniel Cohen, Homo numericus.
- Daniel Goleman, L'Intelligence émotionnelle.
- Cal Newport, Deep Work.
- Thomas Piketty, Capital et idéologie.
- Daniel Andler, Intelligence artificielle, intelligence humaine : la double énigme.
- Jean-Marc Jancovici / The Shift Project.
- Luc Ferry, travaux sur l'humanisme, la transmission et le sens.