Tribune — en réponse à l'article de Sud Ouest du 19 mai 2026 sur la suppression de 8 000 places de formation en Nouvelle-Aquitaine.
Il y a, derrière chaque annonce budgétaire, des chiffres. Et derrière chaque chiffre, des visages.
Le 18 mai 2026, la Région Nouvelle-Aquitaine a annoncé la suppression de près de 8 000 places de formation destinées aux demandeurs d'emploi. Un quart de l'offre régionale. À l'échelle du pays, ce sont jusqu'à 60 000 places qui pourraient disparaître. On présentera cela comme une mesure de gestion, une ligne dans un tableau, une contrainte qu'il fallait bien absorber. Je voudrais qu'on s'arrête un instant sur ce que cette ligne signifie vraiment.
Elle signifie qu'à des dizaines de milliers de personnes — un agent dont l'usine ferme, une mère qui veut revenir à l'emploi, un homme de cinquante ans dont le métier disparaît — on s'apprête à dire : la porte que vous comptiez franchir vient de se refermer. Non pas parce que leur projet n'était pas sérieux. Non pas parce qu'ils n'ont pas fait l'effort. Mais parce que le pays a décidé que leur avenir était une variable d'ajustement.
Je veux le dire clairement : couper la formation des demandeurs d'emploi au moment précis où le chômage repasse au-dessus de 8 %, c'est désarmer les gens à l'instant où ils ont le plus besoin d'armes.
Un désengagement qui se cache derrière une chaîne de responsabilités
Ce qui me frappe, dans cette affaire, ce n'est pas seulement la coupe. C'est la manière dont personne n'a vraiment à l'assumer.
L'État réduit de plus de moitié les crédits nationaux dédiés à ces formations. La Région explique, à juste titre, qu'elle ne peut pas compenser seule un tel retrait. Et au bout de la chaîne, celui qui encaisse, ce n'est ni un ministère ni une collectivité : c'est le demandeur d'emploi. Celui qui a le moins de marge, le moins de réseau, le moins de voix.
C'est une mécanique que je vois à l'œuvre dans bien d'autres domaines. Chaque échelon se déclare contraint par l'échelon au-dessus. Et la responsabilité, à force d'être renvoyée, finit par se diluer jusqu'à disparaître. Pendant ce temps, l'addition, elle, ne disparaît pas. Elle change simplement de payeur. Elle quitte le budget de l'État pour entrer dans la vie d'une personne — sous forme de chômage qui s'allonge, de découragement, de compétences qui s'érodent faute d'être réactivées.
Une démocratie a le devoir de nommer qui décide et qui paie. Quand ces deux-là ne sont plus les mêmes, quelque chose s'est cassé.
La formation n'est pas une dépense. C'est ce qui empêche une autre dépense.
On nous oppose, comme toujours, la rigueur budgétaire. Je veux bien entendre l'argument. Mais alors regardons les chiffres jusqu'au bout.
Une étude de la Dares l'a établi : suivre une formation augmente d'environ 10 % la probabilité de retrouver un emploi dans les dix-huit mois. Autrement dit, chaque place de formation supprimée n'est pas une économie. C'est une dette différée. On ne paiera pas la formation aujourd'hui ; on paiera demain l'indemnisation prolongée, l'accompagnement social, et surtout le coût invisible — celui d'un talent qui se perd, d'une trajectoire qui s'enraye, d'un territoire qui décroche un peu plus.
Un État qui coupe la formation pour tenir un budget ressemble à quelqu'un qui cesserait d'entretenir sa maison pour économiser, et s'étonnerait, quelques années plus tard, du montant des réparations.
La vraie rigueur, ce n'est pas de couper ce qui coûte. C'est de protéger ce qui rapporte — y compris ce qui rapporte en dignité et en cohésion, et pas seulement en recettes fiscales.
Il y a aussi une question de justice. La formation gratuite et accessible a longtemps joué le rôle d'un égalisateur : elle offrait une seconde chance à celui qui n'avait pas eu la première. La rendre rare, c'est prendre le risque qu'elle se mette à profiter d'abord à ceux qui savent déjà naviguer dans les dispositifs — et qu'elle se ferme, en silence, devant ceux qui en auraient le plus besoin. Jaurès rappelait que la République ne vaut que par le sort qu'elle réserve aux plus fragiles. Une politique de formation se juge à la même aune.
Ce que je propose : sanctuariser, décentraliser, faire confiance au terrain
Critiquer ne suffit pas. Je crois aux diagnostics qui débouchent sur des propositions.
Premièrement, sanctuariser le financement de la formation des demandeurs d'emploi. Une compétence stratégique pour l'avenir d'un pays ne peut pas dépendre des arbitrages de fin d'année. Il faut un cadre pluriannuel réel, tenu, qui ne soit pas révisé à la baisse au premier coup de rabot. On ne pilote pas l'avenir des gens en mode dégradé.
Deuxièmement, faire de la formation un pilier stratégique national, au même titre que la défense ou l'énergie. Dans un monde où les métiers se transforment sous l'effet de l'intelligence artificielle, des transitions écologiques et numériques, la capacité d'un pays à reconvertir sa population active n'est pas une politique sociale annexe. C'est une question de souveraineté. Un pays qui ne sait plus former ses citoyens aux mutations du travail ne subit pas seulement du chômage : il perd la main sur son propre destin économique.
Troisièmement, faire confiance aux territoires et à la société civile. Les besoins ne sont pas les mêmes en Gironde, en Creuse ou dans la Vienne. Ce sont les acteurs de terrain — organismes de formation, entreprises locales, élus de proximité — qui connaissent les métiers qui recrutent réellement. Une République plus décentralisée, qui donne aux territoires les moyens et la responsabilité de piloter leur effort de formation, serait plus juste et plus efficace qu'un pilotage lointain qui coupe à l'aveugle.
Un choix de société, pas une fatalité comptable
Je termine par où j'ai commencé : par les visages.
Une société se révèle dans ce qu'elle choisit de protéger quand l'argent vient à manquer. On peut décider que la formation des plus fragiles est la première chose qu'on sacrifie. Ou on peut décider qu'elle est la dernière. Ce n'est pas une question technique. C'est une question de projet collectif.
Je ne crois pas à un pays condamné au déclin. Je crois à un pays qui se trompe de calcul, et qui peut encore le corriger. Préparer ses citoyens aux mutations du travail, ce n'est pas une dépense de confort. C'est ce qui sépare une société qui construit de la confiance d'une société qui fabrique de l'inquiétude.
Une nation qui désarme ceux qui veulent rebondir ne fait pas une économie. Elle prépare, à bas bruit, sa propre fragilité.
Il est encore temps de choisir l'autre voie.
Benjamin Duplaa accompagne depuis 2011 des adultes en reconversion professionnelle en Nouvelle-Aquitaine et dirige un organisme de formation. Il défend une approche humaniste et pragmatique des mutations du travail.
À lire en parallèle
Sur benjaminduplaa.com, je développe le pendant pratique de cette tribune : comment, concrètement, un demandeur d'emploi peut sécuriser son projet de formation quand l'offre publique se contracte — dispositifs alternatifs (CPF, Transitions Pro, AIF, abondements employeur), stratégies de mobilisation, points de vigilance.