En 2025 et 2026, la France a fait de la santé mentale sa grande cause nationale, pour la deuxième année consécutive. Pendant ce temps, un retraité sur trois vit seul, un salarié sur deux se dit en détresse psychologique, et une génération entière déclare un niveau d'anxiété inédit. Ce n'est pas une coïncidence de calendrier. C'est la fin d'un cycle — et le début d'un autre.
- Un basculement daté, pas une impression
- Ce que l'isolement dit de nous
- Une jeunesse qui cherche ses repères
- Nos aînés : la révolution silencieuse
- Le travail, miroir de la société
- Ce qui marche déjà : la preuve par la transmission
- Ce que je crois, ce que je propose
Quelque part ce soir, un homme de 74 ans poste une photo de ses petits-enfants sur Facebook, pour ne pas perdre le fil. Dans le même immeuble, un jeune de 22 ans fait défiler son téléphone jusqu'à ce que ses yeux piquent, sans avoir vraiment parlé à personne depuis deux jours.
Les deux sont connectés. Les deux sont seuls.
Ce n'est pas une image. C'est une photographie assez fidèle de la France de 2026.
Pendant le Covid, notre société a eu besoin d'un mot : pouvoir d'agir. Il fallait tenir, rebondir, se motiver. Ce réflexe a produit des choses utiles — et un océan de discours calibrés pour des gens qui, au fond, n'avaient pas besoin qu'on les motive. Ils avaient besoin qu'on les repère.
Ce cycle-là touche à sa fin. Le suivant ne sera pas motivationnel. Il sera générationnel. Je ne le dis pas comme une intuition d'estrade. Je le dis parce que je l'ai vérifié, chiffre après chiffre, source après source — et parce que ce que j'ai trouvé dépasse largement ce que je pressentais en commençant à écrire.
Un basculement daté, pas une impression
Il y a des mutations qu'on sent venir sans pouvoir les dater. Celle-ci, on peut la dater précisément — et c'est ce qui la rend politique, pas seulement sociale.
Le 30 juin 2025, l'Organisation mondiale de la santé a publié, pour la première fois de son histoire, le rapport de sa Commission sur le lien social. Ce n'est pas un rapport de plus dans une pile de rapports. Il fait suite à une résolution : en mai 2025, l'Assemblée mondiale de la Santé — l'organe où siègent les 194 États membres de l'OMS — a adopté la toute première résolution consacrée au lien social, appelant chaque pays à se doter de politiques et de stratégies fondées sur des preuves pour favoriser des liens sociaux positifs. Ce n'est pas un vœu pieux d'experts. C'est un vote. Des gouvernements, ensemble, ont décidé qu'un phénomène jusque-là relégué au rang d'affaire privée méritait désormais le même statut que la lutte contre le tabac ou la promotion de l'activité physique : celui de déterminant de santé publique, avec ses indicateurs, ses politiques, ses budgets.
Les chiffres que porte ce rapport méritent d'être cités avec précision, parce qu'ils recadrent l'ampleur du sujet. Une personne sur six dans le monde est touchée par la solitude. Elle serait associée à environ 100 décès par heure, soit plus de 871 000 décès par an — un ordre de grandeur comparable à certaines grandes causes de mortalité évitable. L'isolement social, la forme la plus objective du phénomène, toucherait près d'une personne âgée sur trois et un adolescent sur quatre dans le monde [2]. Le Dr Vivek Murthy, coprésident de cette Commission et ancien haut responsable de la santé publique aux États-Unis, résume l'enjeu en une phrase que je trouve juste : il s'agit de « lever le voile sur le problème de la solitude et de l'isolement », qu'il range parmi les grands défis de notre époque, au même titre que le climat ou les inégalités.
Ce basculement mondial s'ajoute à un constat plus ancien, mais tout aussi sérieux. La dépression figure déjà parmi les dix premières causes mondiales d'incapacité, avec une entrée annoncée dans le trio de tête d'ici 2030 [2]. Le Plan d'action global pour la santé mentale de l'OMS, qui couvre la période 2013-2030, avait posé les bases d'une action internationale coordonnée sur ce terrain. La nouveauté de 2025, c'est d'y avoir ajouté, explicitement, le lien social comme facteur à part entière — et non plus comme simple circonstance aggravante.
En France, ce mouvement international a une traduction politique directe. Le gouvernement a fait de la santé mentale sa grande cause nationale deux années de suite, en 2025 et en 2026 [1]. Ce n'est pas une reconduction de pure forme : le ministère explique vouloir, cette année, « passer du constat à l'action », avec des priorités qui vont de la prévention au repérage précoce, en passant par l'accès aux soins et l'accompagnement dans la vie quotidienne — notamment un dispositif d'orientation prioritaire pour les élèves en souffrance psychique, annoncé dès la rentrée 2026. En creux, cette prolongation dit une chose simple : le sujet n'a pas été traité en un an, et il ne le sera probablement pas en deux.
Voilà pourquoi je refuse qu'on me dise que ce texte relève de la sensibilité personnelle. Un vote à l'Assemblée mondiale de la Santé, une grande cause nationale reconduite deux fois, un plan d'action qui court jusqu'en 2030 : ce ne sont pas les symptômes d'une mode. Ce sont les symptômes d'un État — et d'une communauté d'États — qui reconnaît avoir sous-estimé un problème pendant des décennies. La clarté précède l'engagement durable. Et la première clarté, c'est de reconnaître qu'on est face à un problème structurel, pas à une baisse de moral collective qu'un peu de motivation suffirait à corriger.
Ce que l'isolement dit de nous
Avant d'aller plus loin, une clarification s'impose, parce qu'elle change tout à la lecture des chiffres qui suivent. Il faut distinguer deux notions que le langage courant confond en permanence.
L'isolement désigne une situation objective : une personne physiquement coupée des autres, caractérisée par la rareté des liens dans les différentes sphères de la vie — famille, amitiés, relations professionnelles, voisinage, vie associative. La solitude, elle, correspond à un ressenti subjectif de manque. Elle ne coïncide pas nécessairement avec l'isolement : une personne isolée peut ne pas se sentir seule, tandis qu'une personne très entourée peut, elle, éprouver une solitude profonde. Cette distinction n'est pas un détail méthodologique. C'est elle qui explique pourquoi deux personnes peuvent vivre la même situation objective avec un vécu psychologique radicalement différent.
Le premier symptôme, c'est l'isolement — et il ne touche pas tout le monde de la même façon. Près d'un tiers des Français (32 %) se trouve aujourd'hui en situation d'isolement relationnel, et près d'un quart (24 %) se sent seul [3]. Mais le chiffre qui devrait nous arrêter est ailleurs : le sentiment de solitude touche 45 % des personnes au chômage, contre 25 % des actifs en poste [3]. Le chômage isole trois fois plus qu'un emploi. Ce n'est pas un hasard statistique. C'est la conséquence directe d'un mécanisme identifié : le travail ne procure pas seulement un revenu, il structure une part importante des liens sociaux quotidiens — collègues, rythme partagé, sentiment d'utilité, reconnaissance. Quand ce cadre disparaît, une partie du tissu relationnel disparaît avec lui, souvent sans que la personne concernée l'anticipe.
Et le lieu où l'on vit redessine, lui aussi, la carte du lien. L'isolement progresse en zone rurale — 14 %, contre 9 % dans les grandes agglomérations — quand c'est l'inverse pour le sentiment de solitude, plus fréquent en ville (28 %) qu'à la campagne (21 %) [3]. La campagne isole davantage. La ville rend davantage seul. Deux visages du même problème, qui appellent des réponses différentes : on ne répare pas un désert de services de la même façon qu'on répare un anonymat urbain.

Ce lien entre fragilité économique et isolement ne s'arrête pas au statut professionnel. Seize pour cent des personnes à revenus modestes sont isolées, contre trois fois moins chez les hauts revenus [3]. On retrouve la même mécanique à l'échelle mondiale, dans des proportions différentes mais avec la même logique : environ 24 % des personnes vivant dans des pays à faible revenu déclarent se sentir seules, soit près du double du taux observé dans les pays à revenu élevé, autour de 11 % [2]. L'isolement n'est donc jamais tout à fait une affaire de caractère individuel. Il a, systématiquement, une composante économique et structurelle qu'aucun discours purement psychologique ne peut, à lui seul, expliquer. Je le dis avec la prudence qu'impose Philippe Dessertine à toute lecture économique du réel : j'ai besoin d'une pensée qui ne triche pas avec les chiffres, mais qui ne renonce jamais aux humains. Ces 16 % ne sont pas une ligne dans un tableau. Ce sont des trajectoires qu'on peut encore infléchir.
La Fondation de France, qui étudie ce phénomène depuis quinze éditions, a un mot pour désigner les moments où cette bascule s'opère : elle parle de points de bascule — chômage, maladie, divorce, deuil. Chez les jeunes, le passage du lycée à l'enseignement supérieur peut lui aussi constituer un point de bascule, qui isole et favorise le repli sur soi [3]. Ce sont exactement les instants où une vie se réoriente. Et souvent, ceux où plus personne ne regarde vraiment.
Il y a pourtant un point d'espoir méthodique dans cette même étude : les associations, mais aussi les petits commerces de quartier, jouent un rôle de pivot largement sous-estimé. Vingt-trois pour cent des habitants des grandes agglomérations déclarent avoir échangé sur des sujets personnels, au cours des douze derniers mois, avec des commerçants de leur quartier — contre 18 % des habitants des zones rurales. En milieu rural, où ce type de lien commerçant est plus rare, les personnes isolées se tournent davantage vers les espaces naturels — forêts, montagnes, bord de mer — pour rompre leur isolement, faute d'autres options de sociabilité informelle à portée immédiate [3]. Ce que l'urbain trouve dans le commerçant du coin, le rural le trouve, faute de mieux, dans la nature elle-même. Deux formes de résilience bien réelles, qu'aucune politique unique et centralisée, pensée depuis un bureau parisien pour l'ensemble du territoire, ne peut prétendre remplacer efficacement par un seul et même dispositif.
Une jeunesse qui cherche ses repères
Le deuxième symptôme, ce sont les jeunes. La dépression chez les 18-24 ans est passée de 11,7 % en 2017 à 20,8 % en 2021 — près du double en quatre ans [4]. Aujourd'hui, 40 % des moins de 25 ans déclarent un trouble anxieux généralisé, soit neuf points de plus que l'ensemble de la population française [4]. En moins de dix ans, une génération entière a vu sa santé mentale se dégrader. On lui a beaucoup parlé de résilience. On ne lui a pas assez donné de repères.
Un rapport sénatorial sur l'état des lieux de la santé mentale reprend une donnée particulièrement parlante : 62 % des 18-24 ans déclarent se sentir régulièrement seuls, contre 44 % pour l'ensemble des Français [7]. Cet écart de dix-huit points est sans doute la statistique la plus directement utile pour comprendre ce que vit, concrètement, un jeune actif ou un jeune en études aujourd'hui. Ce n'est pas tant l'anxiété diffuse qui domine que le sentiment très concret d'un manque de lien. Repensez au jeune de 22 ans qui fait défiler son téléphone au début de ce texte. Il n'est pas un cas isolé. Il est, statistiquement, presque la majorité de sa génération.
Il faut aussi nommer ce qui est le plus difficile à nommer. Les données les plus récentes de la Drees et de Santé publique France documentent une hausse des hospitalisations pour tentatives de suicide et gestes auto-infligés chez les adolescentes et jeunes femmes, une tendance apparue avec la crise sanitaire et qui ne s'est pas inversée depuis : chez les 10-19 ans, le taux d'hospitalisation atteignait en 2025 près du double de la moyenne observée entre 2012 et 2019, et reste le plus élevé de toutes les classes d'âge et de sexe confondues [8]. La progression a été très forte entre 2020 et 2021, puis marquée entre 2023 et 2024, avant de ralentir légèrement en 2025 — un ralentissement qu'il faut se garder de lire comme une amélioration : le niveau, lui, reste à un sommet historique. Ces données ne doivent en aucun cas être lues comme une fatalité, mais comme un signal qui appelle une vigilance particulière de l'entourage, des professionnels de santé et des établissements scolaires. En cas de détresse ou de pensées suicidaires, le 3114, numéro national de prévention du suicide, est gratuit, confidentiel et accessible 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7 partout en France.
Il serait tentant, à ce stade, d'établir un lien de cause à effet direct entre l'usage des réseaux sociaux et cette dégradation. La prudence scientifique impose de nuancer ce raccourci. L'Agence nationale de sécurité sanitaire a publié une expertise collective identifiant les réseaux sociaux comme des facteurs contributifs aux troubles anxiodépressifs chez les adolescents — notamment via la perturbation du sommeil, la comparaison sociale, la captation prolongée de l'attention et l'exposition à des cyberviolences. Mais l'agence insiste elle-même : ces plateformes aggravent des risques préexistants, elles ne les créent pas seules. Le rapport de l'OMS sur le lien social formule un constat presque paradoxal : « même dans un monde numériquement connecté, de nombreux jeunes se sentent seuls » — la technologie doit être orientée pour renforcer les liens humains plutôt que pour les affaiblir, faute de quoi elle amplifie l'écart entre connexion apparente et lien réel [2]. Cette nuance compte. Elle évite de transformer un vrai sujet de santé publique en un simple procès des écrans, qui masquerait des causes plus profondes : précarité, incertitude sur l'avenir professionnel, affaiblissement des collectifs traditionnels — famille élargie, syndicats, associations de quartier — dans lesquels les générations précédentes ont grandi.
Il y a enfin un angle mort que je crois central, parce qu'il recoupe directement mon métier : les jeunes qui sont à la fois hors du système scolaire et sans emploi affichent un niveau de détresse psychologique particulièrement élevé. Ce sont les jeunes qui n'ont ni le cadre de l'école ni celui du travail qui sont les plus exposés — ce qui suggère que les vulnérabilités détectées au lycée peuvent s'accentuer nettement lors de la transition vers l'âge adulte, si aucun dispositif d'accompagnement ne prend le relais. Entre l'école, qui a ses dispositifs de repérage, et l'emploi, qui a les siens, il existe une zone grise — la période de transition, de recherche, de doute — où le filet de sécurité relationnel est le plus ténu, alors même que c'est là qu'il serait le plus utile. C'est exactement ce vide que je vois, chaque semaine, sur le terrain.
Nos aînés : la révolution silencieuse
Le troisième symptôme est le plus inattendu : ce sont nos aînés. Il faut d'abord poser l'équation démographique, parce qu'elle change l'échelle du sujet. En 2021, la France comptait 13,9 millions de personnes de 65 ans ou plus, soit 21 % de la population — contre 14 % en 1990. Cette part pourrait atteindre 27 % dès 2050. Le rapport de dépendance démographique — le nombre de personnes de 65 ans ou plus pour 100 personnes de 20 à 64 ans — passerait de 40 en 2026 à 49 en 2040 [9]. Ce n'est pas une hypothèse lointaine. C'est un mouvement déjà écrit, puisqu'il dépend de générations déjà nées, pas de gains d'espérance de vie encore à venir.
Sur cette masse démographique, un chiffre reste stable depuis des décennies : 32 % des personnes de 65 ans ou plus vivent seules dans leur logement, une proportion quasiment inchangée depuis 1990 (31 %) [9]. Vivre seul ne signifie pas nécessairement être isolé, ni se sentir seul — c'est une situation de fait, qui peut s'accompagner d'un réseau relationnel actif ou, à l'inverse, d'un isolement réel. Mais cette situation peut accroître la vulnérabilité au moment précis d'une maladie, d'un deuil ou d'une perte de mobilité — c'est-à-dire au moment précis d'un point de bascule.
À l'échelle de la Vienne, département où se trouve Poitiers, 43,3 % des personnes de 65 ans ou plus vivent seules à leur domicile, contre 28,6 % qui vivent en couple [9]. En Nouvelle-Aquitaine, les écarts entre départements sont significatifs : 46,1 % des seniors vivent seuls en Gironde, 43,8 % en Charente-Maritime, 42,5 % en Dordogne, 42 % dans les Landes. Ce ne sont pas de simples variations statistiques. Elles traduisent des différences réelles dans la structure de l'habitat, la proximité familiale effective et l'offre de services aux personnes âgées selon les territoires — des paramètres que toute action locale de lutte contre l'isolement doit prendre en compte avant de dupliquer telle quelle une solution pensée pour un autre contexte.
Ce qui est plus sombre, et que la statistique de « vie seule » ne capture pas, porte un nom que je trouve d'une justesse presque brutale : la « mort sociale ». Selon le baromètre 2025 des Petits Frères des Pauvres, association de référence sur le sujet, 750 000 personnes âgées seraient aujourd'hui en France dans cette situation — une absence quasi totale de relations avec leurs principaux réseaux de sociabilité. Elles étaient 300 000 en 2017, 530 000 en 2021 : le nombre a été multiplié par deux et demi en huit ans, et pourrait dépasser le million d'ici 2030 si rien ne change [11]. Je veux m'arrêter une seconde sur cette trajectoire, parce qu'elle dit quelque chose que les moyennes nationales masquent souvent : ce n'est pas un problème stable qu'on pourrait traiter à son rythme. C'est une pente. Et les pentes, en matière de lien social comme en matière de dette, s'aggravent d'autant plus vite qu'on tarde à les corriger.
C'est ici que se niche l'observation la plus contre-intuitive de tout ce texte. Le Baromètre du numérique, réalisé chaque année par le Crédoc pour l'Arcep, l'Arcom, le CGE et l'ANCT, confirme une équipée numérique des seniors largement sous-estimée dans le débat public : 70 % des plus de 70 ans possèdent désormais un smartphone — huit points de plus qu'il y a un an — et 45 % d'entre eux publient sur les réseaux pour garder le contact avec leurs proches [5]. Mais ce même baromètre révèle, dans le détail de ses données sur les compétences numériques, un revers de médaille rarement mis en avant : seuls 11 % des retraités se déclarent compétents dans l'ensemble des quatre grands domaines numériques testés par l'enquête — intelligence artificielle générative, démarches administratives en ligne, plateformes numériques, outils bureautiques — contre 53 % chez les cadres. Ce taux tombe à 8 % chez les 70 ans et plus [5]. Le tableau est donc à double face. D'un côté, une génération de plus en plus équipée, de plus en plus connectée dans les faits. De l'autre, une génération qui reste, en proportion, la moins armée pour naviguer de façon critique dans cet univers numérique — et qui, de ce fait même, se retrouve doublement exposée : à l'isolement relationnel d'un côté, à une forme de vulnérabilité numérique de l'autre.
Ce paradoxe ouvre, pour quiconque travaille sur l'accompagnement ou la production de contenu à visée éducative, un espace largement inoccupé. La quasi-totalité de l'attention éditoriale et publicitaire se concentre sur les plus jeunes générations, pourtant déjà les plus consommatrices de contenus numériques. Les seniors, en pleine bascule d'équipement mais en délicatesse relative avec les usages les plus fins du numérique, restent une population en demande réelle d'accompagnement, de repères et de médiation — une demande que peu d'acteurs, aujourd'hui, prennent le temps d'adresser directement. Nos aînés se sont mis en mouvement vers nous. Nous ne sommes pas allés vers eux.
Le travail, miroir de la société
Trois symptômes documentés — isolement, jeunesse, aînés. Un seul manque encore à l'appel, et il traverse les trois : la transmission. Mais avant d'y venir, il faut regarder ce qui se joue au travail, parce que le monde professionnel agit comme un miroir grossissant de tout ce qui précède.
Un salarié sur deux se déclare aujourd'hui en détresse psychologique — un chiffre passé de 47 % fin 2025 à 50 % en mai 2026, son plus haut niveau depuis la création de ce baromètre en 2020 — et 41 % des actifs disent avoir déjà vécu un burn-out, une proportion qui grimpe à 54 % chez les moins de 35 ans [6]. Ce ne sont pas les travailleurs les plus expérimentés qui sont les plus touchés. Ce sont les plus jeunes actifs — déjà identifiés plus haut comme la classe d'âge la plus exposée au sentiment de solitude. Le fil ne se rompt jamais : il se déplace d'un chapitre à l'autre de la vie.
Un des apports les plus intéressants des derniers baromètres sur la santé mentale au travail est d'avoir mis un mot sur un phénomène jusque-là peu nommé. Certains salariés vont, en apparence, un peu mieux sur le plan strictement psychologique — mais se détachent, dans le même mouvement, de plus en plus de leur entreprise. Ils restent en poste, mais réduisent progressivement leur investissement, leur engagement, leur initiative. On appelle ce phénomène la désaffiliation silencieuse — une zone grise, entre engagement et épuisement complet, qui constitue un risque tout aussi sérieux pour les organisations que le burn-out déclaré, précisément parce qu'elle est plus difficile à repérer.
Ce sujet n'est pas nouveau pour la recherche française en psychologie du travail. Christophe Dejours, dans son ouvrage fondateur Travail, usure mentale, a documenté dès les années 1980 ce que la psychodynamique du travail appelle la souffrance au travail : ce qui abîme le plus les travailleurs n'est pas, en premier lieu, la charge de travail elle-même, mais l'absence de reconnaissance et l'isolement de ceux qui souffrent en silence, souvent persuadés d'être les seuls dans ce cas. Cet apport théorique trouve aujourd'hui une confirmation statistique directe : l'Institut national de recherche et de sécurité identifie précisément les fortes exigences de travail, la faible autonomie et le faible soutien social — c'est-à-dire le manque d'aide et de reconnaissance de la part des collègues et de la hiérarchie — comme les facteurs qui, lorsqu'ils se combinent, produisent les effets les plus délétères sur la santé mentale des travailleurs [12]. Les enquêtes de la Dares sur les risques psychosociaux vont dans le même sens : les salariés exposés à un manque de reconnaissance se déclarent en moins bonne santé et présentent plus fréquemment des symptômes anxieux et dépressifs. Ce que la psychodynamique du travail avait théorisé il y a plus de quarante ans, les grandes enquêtes statistiques françaises le confirment aujourd'hui, chiffres à l'appui : la reconnaissance et le lien social au travail ne sont pas des à-côtés agréables. Ce sont des conditions structurelles de la santé mentale.
Ce constat s'inscrit, enfin, dans un contexte français comparativement défavorable sur d'autres indicateurs liés au rapport au travail. Une enquête européenne sur les conditions de travail a mis en évidence un écart frappant sur l'âge de départ à la retraite souhaité : les actifs français interrogés indiquaient vouloir cesser leur activité, en moyenne, autour de 61 ans, contre près de 65 ans pour leurs homologues allemands [10] — un écart que plusieurs chercheurs relient directement à une moindre satisfaction au travail des salariés français, comparée à celle de leurs voisins européens. Le Haut-Commissariat au Plan, dans ses travaux sur la transformation du travail, a qualifié cette période d'une formule qui mérite d'être citée telle quelle : une « crise de la reconnaissance et du sens du travail » [13]. Cette expression, formulée au niveau de la haute administration française, rejoint presque mot pour mot le diagnostic posé par la psychodynamique du travail depuis plus de quarante ans, et par les baromètres RH les plus récents depuis à peine deux ou trois ans.
Ce qui manque ne s'arrête pas à la porte du travail. C'est cette même mécanique qui rend une coupe budgétaire dans la formation si dangereuse quand le chômage remonte : elle retire des repères au moment précis où ils deviennent vitaux. On ne peut pas, d'un côté, faire de la santé mentale une grande cause nationale, et de l'autre, couper les dispositifs qui permettent justement à une personne fragilisée de retrouver un cadre, un rythme, une communauté de travail. La cohérence d'un État se mesure à ça : est-ce que ses budgets disent la même chose que ses grandes causes ?
Ce qui marche déjà : la preuve par la transmission
Je pourrais m'arrêter là, sur le constat. Mais un constat sans méthode n'est qu'une plainte plus documentée que les autres. Ce qui me tient, depuis quinze ans de terrain, c'est que ce mécanisme de transmission que j'appelle de mes vœux n'est pas qu'une intuition généreuse. Il est déjà expérimenté, sur le terrain, par plusieurs structures françaises — et ses effets commencent à être mesurés.
Prenons cinq exemples, choisis parce qu'ils ont fait l'objet d'un chiffrage ou d'une évaluation publique, à l'exclusion des dispositifs dont l'effet n'a pas été mesuré de façon systématique. Générations et Cultures, dans les Hauts-de-France, développe depuis plus de quarante ans des dispositifs de cohabitation intergénérationnelle qui mettent en relation des jeunes en recherche de logement et des personnes âgées disposant d'une chambre libre : plus de 1 400 binômes ont été accompagnés. Activ'Action accompagne les personnes en recherche d'emploi ou en transition professionnelle pour faire de cette période un moment constructif plutôt qu'un obstacle isolant : plus de 7 200 ateliers collectifs animés depuis 2014, 28 000 participants, plus de 660 personnes formées en France et en Belgique. VoisinMalin agit depuis 2010 dans les quartiers populaires : plus de 400 000 habitants rencontrés, une présence dans une vingtaine de villes. Benenova facilite l'engagement bénévole ponctuel : plus de 21 000 bénévoles mobilisés depuis 2013 [3].
Parmi ces initiatives, Activ'Action mérite une attention particulière parce qu'elle se situe exactement à l'intersection des sujets traités ici : l'accompagnement professionnel et la reconstruction du lien social. C'est, documenté noir sur blanc par un tiers indépendant, exactement le mécanisme au cœur de ce texte. Une période de transition professionnelle — un point de bascule, pour reprendre le vocabulaire de la Fondation de France — peut être vécue soit comme un isolement supplémentaire, soit comme une occasion de reconstruction du lien, selon la façon dont elle est accompagnée. Ce n'est pas une opinion. C'est une différence mesurable dans les pratiques de terrain.
Et il y a une observation, presque énoncée en passant dans l'étude 2025 de la Fondation de France, qui est à mes yeux la plus importante de tout ce texte : lorsque l'accompagnement d'une personne isolée débouche sur un engagement bénévole ou une participation active à une structure collective, le sentiment de solitude recule fortement. Le passage du statut d'aidé à celui d'acteur renforce, dans le même mouvement, l'estime de soi, le sentiment d'utilité et la reconnexion sociale [3]. Cette phrase mérite d'être relue lentement, parce qu'elle renverse une intuition répandue. On pense souvent que la solitude se soigne en recevant de l'aide, du soutien, de l'écoute. C'est vrai, et nécessaire, dans un premier temps. Mais le vrai point de bascule inverse se produit un cran plus loin : au moment où la personne accompagnée devient, à son tour, capable d'agir pour d'autres. C'est très précisément ce que vise, à l'échelle d'un accompagnement individuel, une démarche de bilan de compétences bien menée : redonner à la personne les moyens de redevenir actrice de sa propre trajectoire, plutôt que spectatrice d'une situation qu'elle subit.
Il serait malhonnête de conclure sur une note trop enthousiaste sans mentionner la nuance qu'apporte la recherche sur le mentorat, dispositif le plus souvent cité pour incarner la transmission intergénérationnelle. La synthèse de la littérature scientifique publiée par l'Institut national de la jeunesse et de l'éducation populaire est claire sur ce point : les effets moyens du mentorat sont réels et positifs, mais modestes. Ils sont plus nets sur les relations sociales et l'estime de soi des jeunes accompagnés que sur leurs performances scolaires proprement dites [14]. Autrement dit, la qualité, la durée et le cadre de la relation de mentorat comptent au moins autant que le principe même du dispositif. Un mentorat mal structuré, sans continuité ni méthode, n'a pas les mêmes effets qu'un accompagnement dans la durée, construit autour d'objectifs clairs et d'un vrai cadre relationnel. Ce que je crois — ce que ces cinq exemples confirment — c'est que la bonne volonté existe déjà. Elle est documentée. Elle se traduit en actions concrètes sur le terrain. Ce qui manque n'est pas la générosité. C'est un cadre, une méthode, une continuité. Le repère ne se décrète pas en un geste isolé. Il se construit, se répète, et se transmet.
Ce que je crois, ce que je propose
Nous avons une génération qui a traversé plusieurs mondes — l'avant et l'après numérique, plusieurs crises, plusieurs manières de travailler — et qui cherche encore à quoi servir. Et nous avons une génération qui entre dans un monde qu'elle n'a pas choisi, sans que personne ne lui dise clairement où sont les repères. Entre les deux, il n'y a presque plus de pont.
Ce pont n'a pas besoin d'être numérique, ni institutionnel. Il tient parfois à un geste simple : un aîné qui raconte comment il a traversé sa propre reconversion, un jeune qui apprend à quelqu'un de 74 ans à utiliser les réseaux qu'il utilise déjà pour rester relié à ses petits-enfants. Ce n'est pas un programme. C'est une habitude à reprendre. Richard Sennett, dans Ensemble, rappelle une chose simple : le lien social ne se décrète pas, il se pratique. Il se construit dans des gestes concrets, répétés, souvent modestes — pas dans des tribunes sur l'isolement. Dans une main tendue au bon moment, à quelqu'un qui traverse justement un de ces points de bascule.
Mais je crois aussi qu'il serait naïf d'en rester au registre du geste individuel. Ce que je viens de documenter, chiffre après chiffre, source après source, n'est pas un problème de bonne volonté. C'est un problème de structure — et les problèmes de structure appellent des réponses politiques, pas seulement des invitations à la bienveillance. Voilà ce que je propose, à l'échelle où je peux encore agir, et ce que je crois que notre pays devrait considérer à la sienne.
Premièrement, traiter le lien social comme un déterminant de santé publique à part entière — pas comme une variable d'ajustement. L'OMS l'a fait au niveau mondial en mai 2025. Il n'y a aucune raison sérieuse pour que la France attende que ce cadre redescende par capillarité alors qu'elle pourrait l'anticiper : indicateurs de suivi du lien social dans les politiques de santé publique territoriales, formation au repérage des points de bascule pour les professionnels en première ligne — médecins généralistes, travailleurs sociaux, conseillers France Travail, enseignants —, financement pérenne plutôt qu'expérimental des structures qui ont déjà fait leurs preuves.
Deuxièmement, ne jamais couper dans la formation et l'accompagnement au moment précis où le chômage remonte. Je l'ai écrit ailleurs et je le répète ici parce que c'est exactement la même logique : une compétence stratégique pour l'avenir d'un pays ne peut pas dépendre des arbitrages de fin d'année budgétaire. Sanctuariser le financement de l'accompagnement des personnes en reconversion, ce n'est pas une dépense de confort. C'est protéger, au moment précis où elles sont le plus vulnérables, les personnes qui traversent un point de bascule.
Troisièmement, financer dans la durée les dispositifs de transmission qui ont déjà fait leurs preuves, plutôt que de multiplier les expérimentations non évaluées. Générations et Cultures, Activ'Action, VoisinMalin, Benenova : ce ne sont pas des idées à réinventer chaque année dans un nouvel appel à projets. Ce sont des méthodes qui marchent, avec des chiffres pour le prouver. Un État sérieux les consolide plutôt que de les faire concourir indéfiniment pour des financements précaires.
Quatrièmement, faire confiance aux territoires plutôt qu'à un pilotage uniforme depuis Paris. Les besoins ne sont pas les mêmes dans la Vienne, en Gironde ou dans une grande agglomération. Ce sont les acteurs de terrain — associations, entreprises locales, élus de proximité — qui savent ce qui fonctionne réellement, là où ils sont. Une République plus décentralisée sur ce terrain précis serait plus juste et plus efficace qu'un pilotage lointain, mécaniquement identique du Nord au Sud.
Je ne crois pas que ces quatre propositions suffiront à elles seules. Mais je crois qu'une société se révèle dans ce qu'elle choisit de protéger quand l'argent vient à manquer, et que la question du lien social ne devrait plus jamais être la première ligne qu'on raye d'un budget. C'est une question de dignité, au sens le plus concret du mot : la capacité, pour chacun, d'avoir un endroit où se poser, quelqu'un qui le regarde avancer.
C'est là que je situe mon rôle — et je crois que beaucoup d'entre nous devraient situer le leur, à leur échelle. Non pas comme des coachs qui motivent, mais comme des repères qui tiennent debout. Non pas en donnant des leçons, mais en tenant un cadre, en tissant du lien, en organisant la transmission entre ceux qui ont déjà traversé et ceux qui traversent maintenant.
Repère. Lien. Transmission. Je crois que ce sont les trois mots qui vont définir la prochaine décennie — bien plus que performance, disruption ou motivation. Quinze ans de terrain, aux côtés de plus de 3 200 personnes en reconversion, me l'ont appris avant les chiffres : ce n'est presque jamais le manque de volonté qui bloque une trajectoire. C'est le manque de cadre pour la porter, et de quelqu'un pour la regarder avancer. J'ai vu la même mécanique à l'œuvre dans ce que les mutations en cours déplacent vraiment : ce n'est pas la lucidité qui manque aux gens. C'est un endroit où la poser.
Ce soir, l'homme de 74 ans et le jeune de 22 ans ne se sont toujours pas parlé. Ce n'est pas une fatalité démographique. C'est un choix de société qu'on peut encore changer — un pont à la fois.
Ceux qui ont déjà traversé plusieurs mondes peuvent devenir le repère de ceux qui découvrent celui-ci.
Soyez libre de vos pensées et de vos décisions, toujours.
Sources
[1] Gouvernement français — Santé mentale : cause nationale en 2026 [2] OMS — Principaux repères sur la dépression et Le lien social est associé à un meilleur état de santé, rapport de la Commission sur le lien social (juin 2025) [3] Fondation de France — Étude Solitudes 2025, 15e édition [4] Gouvernement français — Santé mentale des jeunes : les chiffres qui alertent [5] CREDOC/Arcep — Baromètre du numérique 2026 [6] Baromètre Empreinte Humaine – Ipsos BVA (mai 2026), relayé par France Info, et Great Place to Work — Great Insights 2026 [7] Sénat — État des lieux de la santé mentale depuis la crise du Covid-19 [8] Drees — Hospitalisations pour tentatives de suicide et gestes auto-infligés [9] Insee — Une personne de 65 ans ou plus sur trois vit seule dans son logement, Insee Première n° 2040 [10] Conseil d'orientation des retraites — Une comparaison des conditions de travail en Europe, d'après l'European Working Conditions Survey (Eurofound) [11] Petits Frères des Pauvres — Baromètre 2025 de la solitude et de l'isolement des personnes âgées [12] INRS — Facteurs de risques psychosociaux [13] Haut-Commissariat au Plan — La grande transformation du travail : crise de la reconnaissance et du sens du travail [14] INJEP — Revue de littérature sur le mentorat
Chiffres personnels : 15 ans d'accompagnement terrain — IFPA, Nouvelle-Aquitaine, depuis 2011.