Décryptage — Inspiration Montessori, Kolb, Vygotski et l'école de la vie
"L'essentiel de ce que nous apprenons ne nous est pas enseigné." — Ivan Illich
Les apprentissages informels existent depuis toujours chez l'être humain mais, à la manière d'un iceberg, la majeure partie est immergée et invisible, constituant un « continent englouti ». Apprendre, c'est souvent une affaire de conscience : on pense à l'effort, au cadre, à l'enseignant, à la méthode. Et pourtant, 70 à 90% de l'acquisition des compétences en entreprise provient de l'apprentissage informel.
Dans un échange, un échec, un silence, une expérience. C'est ce qu'on appelle la pédagogie invisible : cet art d'apprendre sans le savoir, qui façonne nos gestes, nos réflexes, nos postures — bien avant qu'on les nomme "compétences".
🌱 1. Quand apprendre devient naturel : l'héritage de Montessori
Maria Montessori a posé une idée fondatrice : l'enfant apprend par l'expérience directe, sans qu'on lui "enseigne". Elle parle d'environnement préparé, où chaque détail — la lumière, l'espace, les objets — invite à la curiosité et à l'autonomie.
Cette intuition, longtemps réservée à l'éducation des jeunes enfants, s'applique aujourd'hui pleinement à la formation d'adultes. Les pédagogies invisibles correspondent aux pédagogies nouvelles dans lesquelles l'accent est mis surtout sur l'épanouissement et le développement ; le rôle des enseignants est d'encadrer les activités plutôt que de transmettre des savoirs.
Le rôle du formateur n'est plus de "transmettre" un savoir, mais de créer les conditions pour que le savoir émerge.
Dans une salle de formation, le silence d'un groupe concentré vaut parfois plus qu'un discours de trois heures.
🔄 2. Apprendre en agissant : Kolb et le cycle de l'expérience
David Kolb a introduit sa théorie de l'apprentissage expérientiel en 1984, établissant un cycle correspondant à quatre processus : l'expérience concrète, l'observation réfléchie, la conceptualisation abstraite et l'expérimentation active.
1️⃣ Expérience concrète → L'action, le faire
2️⃣ Observation réfléchie → Le recul, la mise en mots
3️⃣ Conceptualisation abstraite → La théorisation, le sens
4️⃣ Expérimentation active → Le transfert, la mise à l'épreuve
Le premier avantage du modèle de Kolb est de remettre l'église au cœur du village : le travail, l'expérience concrète, le fait de réaliser le geste ou les opérations mentales, c'est indispensable pour apprendre.
Ce schéma, souvent cité mais rarement vécu, montre que l'action précède la théorie. On ne comprend pas pour agir — on agit pour comprendre.
Dans les reconversions, ce modèle se vérifie chaque jour : c'est en testant un métier, un outil, une posture que l'on se découvre capable, ou non. L'expérience devient un miroir qui enseigne sans parler.
Le savoir ne s'impose pas, il s'incarne.
🧠 3. Vygotski et la zone proximale de développement : apprendre avec les autres
La zone proximale de développement (ZPD) est un concept issu du travail de Lev Vygotski suggérant que les enfants sont aptes à mieux apprendre autour d'un enfant plus expérimenté, d'un parent ou d'un enseignant, plutôt qu'avec un pair à leur niveau cognitif.
Cette zone proximale de développement (ZPD) est l'espace entre ce qu'on sait faire seul et ce qu'on peut accomplir accompagné. « Ce que l'enfant est en mesure de faire aujourd'hui en collaboration, il saura le faire tout seul demain ».
Dans un monde du travail en mutation rapide, cette approche résonne : Vygotski postule que pour avancer dans l'apprentissage, l'apprenant doit collaborer avec quelqu'un qui a un niveau intellectuel plus élevé ; le développement intellectuel humain est le fruit d'un processus social dans lequel les enfants adoptent des valeurs culturelles et des stratégies de résolution de problèmes.
Les formateurs, les pairs, les mentors jouent le rôle de "passeurs" — ceux qui rendent visible l'invisible.
Chaque relation d'apprentissage devient alors une co-construction. L'autre n'enseigne pas : il révèle.
🔍 4. L'apprentissage tacite : la part invisible du savoir professionnel
Le sociologue Michael Polanyi a formulé sa célèbre maxime : « nous savons plus que ce que nous pouvons dire », mettant en évidence que, bien qu'un individu puisse posséder un savoir, il peut ne pas être capable de l'articuler.
La connaissance tacite est intégrée aux individus et fortement imbriquée aux organisations. L'essentiel du savoir réside dans la tête des gens sous la forme de savoir pratique, de règles générales et d'intuition. Ce type de connaissance est indispensable pour porter des jugements et pour agir.
Ce savoir tacite, fruit d'années d'expérience, se transmet par imprégnation, observation, imitation — rarement par des PowerPoints.
C'est ce qui fait la richesse des métiers manuels, artisanaux, mais aussi des relations humaines :
- Un formateur expérimenté "sait" repérer un apprenant en décrochage, souvent sans mots.
- Une infirmière "sent" quand quelque chose ne va pas, avant même les symptômes.
- Un bon pédagogue perçoit ce que le cadre institutionnel ignore.
C'est cette intelligence invisible — relationnelle, sensible, incarnée — qui rend la formation vivante.
💬 5. Vers une écologie de l'apprentissage
La pédagogie invisible nous invite à réconcilier le visible et l'invisible, le formel et l'informel. Pour positionner le curseur entre « formel » et « informel », c'est moins le cadre de l'apprentissage qui compte que la direction des apprentissages ; ces notions doivent être considérées comme un « continuum » et non comme une catégorisation absolue.
Plutôt que d'opposer l'école et la vie, elle propose de les relier.
Apprendre, c'est respirer : un mouvement naturel, continu, parfois inconscient. Le rôle du formateur, du tuteur, du mentor, c'est de rendre conscient ce qui ne l'est pas encore — d'offrir un espace où l'apprentissage peut advenir sans contrainte.
Dans cette vision, le formateur devient un jardinier plus qu'un ingénieur : il prépare le sol, observe les saisons, et laisse pousser.
🧭 En conclusion
La pédagogie invisible, c'est l'art de faire confiance au vivant — à l'élan d'apprendre présent en chacun de nous.
C'est une invitation à repenser la formation non comme une transmission verticale, mais comme un écosystème d'éveil.
Évoquer la question des apprentissages informels relève de l'insolite dans la mesure où l'on se trouve en présence de réalités invisibles et souterraines, mais c'est précisément cette invisibilité qui recèle notre plus grande force d'apprentissage.
Parce qu'apprendre n'est pas un acte de volonté, mais une manière d'être au monde.
📚 Pour aller plus loin
🌟 Deux références académiques incontournables :
1.
Article de référence posant les quatre défis des apprentissages informels : conceptuel, méthodologique, de validation et pédagogique, et précisant le positionnement épistémologique de ces apprentissages.
2.
Article majeur identifiant le besoin d'ouvrir la boîte noire des apprentissages informels et de développer des stratégies de recherche créatives pour mettre au jour la connaissance tacite.
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