Chroniques de terrain

Trois sur dix ne veulent pas se reconvertir

Sur dix personnes qui disent vouloir se reconvertir, trois n'en ont pas vraiment envie. Ce que des milliers d'entretiens m'ont appris sur l'écoute et la preuve.

Publié le 23 août 2026 · 10 min de lecture

Trois sur dix ne veulent pas se reconvertir

Quelqu'un s'assoit en face de moi et dit : « Je veux me reconvertir. »

Sur dix personnes qui prononcent cette phrase, environ trois ne veulent pas changer de métier. Elles sont bien dans leur poste. Ce qui ne va pas, ce n'est pas le métier. C'est la façon dont on les dirige, dont on ne les regarde plus, dont on ne leur dit plus merci.

Trois sur dix, c'est une estimation issue de mon expérience d'entretien. Pas un comptage. Mais elle est constante depuis des années, et elle a des conséquences très concrètes sur ce que je fais dans la minute qui suit.

Ces personnes-là viennent chercher trois choses : des informations, des possibilités, du réconfort. Si on les prend au mot, on leur vend une formation. Elles n'iront pas au bout. Et elles repartiront avec une preuve de plus qu'elles n'y arrivent pas — alors que le problème n'a jamais été leur métier.

« Reconversion » est souvent le seul mot disponible pour dire autre chose. C'est le mot qu'on trouve dans les brochures, dans les publicités, dans les injonctions d'entourage. Alors on l'emprunte, même quand ce n'est pas tout à fait ce qu'on cherche à dire.

Ce qu'on appelle indécision est souvent une protection

Il y a une deuxième chose que le langage courant lit mal, et je la vois presque aussi souvent que la première.

Quelqu'un arrive avec cinq projets différents. La lecture habituelle : il se disperse, il ne sait pas ce qu'il veut, il faudrait qu'il se décide. C'est rarement ce qui se joue.

Ce que j'observe, c'est plutôt une peur de s'enfermer dans une seule possibilité — d'être défini uniquement par elle, à un âge où l'on sait justement à quel point une définition peut coller à la peau plus longtemps qu'elle n'aurait dû. Cinq projets, ce n'est pas de l'indécision. C'est une protection. Et on ne traite pas une protection comme un défaut de méthode. On ne dit pas à quelqu'un qui se protège de se dépêcher.

Les deux questions qui font le vrai travail

En quinze ans, j'ai posé beaucoup de questions. La plupart ne servent à rien — elles rassurent celui qui les pose plus qu'elles n'aident celui qui les reçoit. Deux d'entre elles, en revanche, débloquent presque à chaque fois.

La première : « Vous en avez discuté avec qui ? » Elle remonte la chaîne des conseils reçus. C'est souvent là qu'on trouve d'où vient la croyance qui bloque — un mot de trop dit par un proche, un jugement d'orientation scolaire jamais digéré, une phrase de manager répétée si souvent qu'elle a fini par devenir une vérité intérieure.

La seconde : « Et vous, votre regard là-dessus ? » Elle oblige la personne à séparer son propre avis de celui des autres. Beaucoup ne l'ont jamais fait. Elles ont un avis sur leur situation, mais c'est un avis emprunté — assemblé à partir de ce qu'on leur a dit d'elles, rarement à partir de ce qu'elles savent d'elles-mêmes.

Ce ne sont pas des questions difficiles. Ce sont des questions que les autres n'osent pas poser, parce qu'elles demandent du temps, et que le temps est précisément ce que le monde professionnel refuse le plus souvent aux gens qui doutent.

Deux phrases, ensuite, trahissent presque toujours la suite. « On m'avait dit que… » — une blessure passée qui tient lieu de réalité présente. « J'ai peur qu'avec… » — une peur projetée qui remplace la lecture de la situation. Les deux disent la même chose au fond : ce n'est pas la situation actuelle qui est lue. C'est une trace ancienne, qu'on continue de porter sans toujours savoir qu'on la porte.

Je ne désigne jamais de coupable quand j'entends ça. Je nomme un mécanisme : « Par moments, certains veulent nous enfermer dans des cases. Au fond, ils ne se rendent pas compte des dégâts que ça peut causer. » La personne peut alors regarder la phrase qu'elle porte comme une phrase — pas comme un verdict.

À 24 ans, j'ai tout remis à plat. C'est de là que je sais faire ça, et pas d'une formation à l'écoute. On ne développe pas ce réflexe dans un livre. On le développe le jour où on a soi-même dû démêler ce qu'on pensait vraiment de ce qu'on nous avait fait croire penser.

Le respect avant la confiance, la preuve avant tout

Il y a une évidence que je répète depuis longtemps, dans tous les contextes où je travaille — formation, reconversion, accompagnement : l'engagement durable n'apparaît jamais en premier. Ce qui le précède toujours, c'est la confiance. Ignorer cet ordre produit des décisions fragiles, des abandons précoces, des relations déséquilibrées où la responsabilité finit par se déplacer vers l'accompagnant plutôt que de rester à la personne.

Mais il y a un étage encore en dessous de la confiance, et c'est celui-là qui, avec le temps, m'a semblé le plus décisif. La confiance ne se décrète pas non plus. Elle s'adosse à quelque chose, ou elle retombe en trois semaines.

Ce quelque chose, je le vois presque chaque semaine à l'IFPA Poitiers. Un jeune arrive avec trois murs en même temps : on ne me comprend pas — l'isolement ; je n'ai pas d'argent — la contrainte ; je ne sais plus quoi faire — la perte de cap. Un mur seul, on le contourne. Les trois ensemble, ça écrase. Ce n'est pas un profil. C'est un état, et je l'entends plusieurs fois par semaine, sous des formes différentes, depuis des années.

Ce qui change quelque chose, ce sont deux temps, pas un. Dans la salle, d'abord : je prends la personne au sérieux. C'est tout, et c'est énorme, parce que ça ne lui est souvent pas arrivé depuis longtemps. Ça ne la reconvertit pas. Ça la fait revenir la semaine suivante. Sans ce premier temps, il n'y a jamais de deuxième. Puis à l'atelier : elle produit quelque chose qui fonctionne, et elle le voit fonctionner — un TP, une maquette, un objet monté de ses mains. Et c'est elle qui le dit : « J'ai réussi. » Pas moi qui la félicite.

L'ordre réel, tel que je l'observe, c'est celui-ci : le respect reçu la fait rester. La preuve produite la fait changer d'avis sur elle-même. Le regard qu'elle porte sur ses propres compétences se modifie. Et la confiance, seulement alors, tient — parce qu'elle est adossée à quelque chose de réel plutôt qu'à une promesse qu'on lui aurait faite. Sur les cas où j'ai pu observer ce mécanisme du début à la fin, le délai est en général de l'ordre de deux mois. Pas deux jours. Deux mois.

Une règle que je ne romps jamais

Il y a une règle qui découle de tout ça, et je la tiens pour la plus importante de mon métier : un mot mal choisi ne rate pas juste son contenu. Il abîme quelqu'un.

Un homme cherche depuis deux ans. Il lit quelque part « c'est facile ». Il n'en conclut pas que c'est facile. Il en conclut qu'il est nul. Une formule est interdite, chez moi, dès lors qu'elle fait porter à la personne un poids qui n'est pas le sien. Tout le reste en découle.

Je n'écris jamais « c'est facile », ni ses variantes — « il suffit de », « en trois étapes », « tout le monde peut ». C'est pourtant ce qui fait cliquer. Je dis autre chose à la place : « Regarde vers là. Tente ça. Pourquoi tu n'essaierais pas ? » Ce n'est pas un verdict sur la difficulté. C'est une proposition d'essai — petite, réversible, sans promesse attachée.

Je n'écris pas non plus « vous avez été mal orienté ». C'est un mot d'administration : passif, sans coupable, sans date. Il transforme un mensonge en accident de parcours. Or, le plus souvent, la personne n'a pas été mal orientée. Elle a été trompée, ou vendue, ou laissée seule. Employer le mot poli, c'est effacer une deuxième fois ce qui lui est arrivé. Je préfère : « On n'a pas tous les mêmes chances. » Ça n'accuse personne nommément. Ça ne ment pas non plus. Et ça enlève de ses épaules ce qui n'y était pas.

Et je ne dis jamais « c'est LE chemin ». La masterclass qui capte, le tunnel unique, la méthode valable pour tout le monde — ça vendrait sans doute mieux. Mais ça enferme, et quelqu'un qui arrive déjà coincé n'a pas besoin d'une porte de plus qui se referme derrière lui. Je dis plutôt qu'il y a une question de temporalité, qu'on ne brûle pas les étapes. On n'atteint pas un stade parce qu'on a trouvé la bonne porte. On l'atteint parce qu'on a accumulé des expériences. Je ne donne pas le chemin. Je donne l'étape suivante.

Le test, avant de publier ou de dire quoi que ce soit, tient en une question : est-ce que quelqu'un peut en conclure qu'il est nul, ou qu'il n'a qu'une seule porte ? Si oui, je coupe. Même si c'est bon. Même si ça marche.

Ce que ça change, concrètement

Rien de tout ça n'est une posture. C'est une méthode, et elle tient en quelques gestes précis, que je pourrais résumer ainsi à qui débute dans ce métier : ne jamais prendre le mot « reconversion » au mot. Poser « ça fait longtemps que vous êtes comme ça ? » avant toute question sur le métier visé. Remonter la chaîne — « vous en avez discuté avec qui ? » Faire séparer son avis de celui des autres. Repérer les deux phrases qui trahissent une trace ancienne. Nommer le mécanisme, sans jamais désigner de coupable. Parler formation seulement après. Jamais avant.

Et surtout, à la fin du premier entretien, poser une seule question qui engage vraiment : « Qu'est-ce que vous pouvez avoir terminé et montrable dans quinze jours ? » Pas un plan. Pas une liste de métiers. Pas un test de personnalité. Un objet qui marche, ou qui ne marche pas.

Je crois que cette discipline dépasse largement mon métier. Elle vaut pour n'importe quelle relation où l'on prétend aider quelqu'un — un manager, un enseignant, un parent, un ami. On ne prend jamais les gens au mot sans avoir d'abord cherché ce qu'ils voulaient vraiment dire. On ne referme jamais une porte à la place de quelqu'un. Et on ne demande jamais une confiance qu'on n'a pas encore méritée par une preuve.

On ne se reconstruit pas en attendant d'avoir confiance. On se reconstruit en produisant une première preuve.

Soyez libre de vos pensées et de vos décisions, toujours.

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